Three Billboards Outside Ebbing, Missouri

 

affiche

Traduction française : Three Billboards, les panneaux de la vengeance

C’est vrai que le titre est compliqué à retranscrire en français, le mot de « panneaux d’affichage » n’est pas très joli ni très évocateur – on ne pense pas forcément tout de suite aux grandes affiches publicitaires qui bordent les routes. Mais ce qui me chiffonne, c’est la suite, la référence à une « vengeance », car le film est précisément tout sauf une vengeance.

J’ai vu Three Billboards trois fois au cinéma, et je pourrais le revoir une quatrième et l’apprécier toujours autant.

L’histoire s’ouvre sur une petite route abandonnée du Missouri appelée Drinkwater, au bord de laquelle se trouvent trois panneaux publicitaires rouillés, usés par le temps, dont les réclames du passé ne sont même plus lisibles. Une femme, au volant de sa voiture, passe devant ces panneaux, s’arrête, réfléchit.

Cette femme, c’est Mildred Hayes, la mère d’Angela Hayes, une jeune fille qui a été violée et tuée 7 mois plus tôt. Mildred décide d’utiliser les panneaux pour interpeller la police et demande, à coups de lettres noires sur fond rouge : « Agonisante et violée / Toujours pas d’arrestations / Pourquoi, chef Willoughby ? ».

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Willoughby, le shérif du coin, n’est pourtant pas un sale type. Il l’explique à Mildred : il n’y a rien. Pas de témoin, aucun ADN correspondant à celui trouvé sur la scène du crime, pas d’indices. Rien.

On pourrait croire que le film va être une enquête policière, qu’on découvrira que le meurtrier de la fille est un proche ; le frère, le père, ou peut-être même un des policiers ? Mais s’il y a bien une constante dans Three Billboards, c’est que l’on n’a jamais ce à quoi on s’attend.

Un soir, Mildred rentre chez elle et trouve le prêtre du village en train de discuter avec son fils. Il veut la ramener à la raison, lui rappelle que tout le monde la soutient dans son deuil, mais que personne ne la suit dans sa démarche des panneaux : Willoughby est très apprécié des gens de la communauté. Elle lui répond sur un autre plan, qui donne le ton pour la suite du film : dans les années 80, afin de lutter contre les gangs de Los Angeles, on mit en place des mesures exceptionnelles. Si quelqu’un était affilié à un gang et que ce gang commettait un crime, le simple fait d’avoir fait partie du gang désignait l’individu comme coupable. Même si, à ce moment, il « s’occupait de ses affaires » et n’avait rien à voir avec le crime en question. Et Mildred conclut : le prêtre appartient lui aussi à un gang, avec ses fidèles, son « club-house » etc. même s’il n’a pas commis d’actes répréhensibles, le simple fait d’être un homme d’église le rapproche des actes de pédophilie commis par ses confrères, et ne lui donne donc aucun droit de venir faire la morale aux autres.

Evidemment, la posture de Mildred peut choquer. Dans sa première conversation avec Willoughby, elle explique aussi qu’elle voudrait la création d’un fichier ADN de tous les garçons de plus de 8 ans qui permettrait, au moindre crime, à la moindre agression, de retrouver le coupable. Et de le tuer. Willoughby lui répond que ça doit être contraire, sûrement, aux libertés individuelles.

Deux camps qui semblent s’affronter donc : d’un côté, Mildred Hayes, mère de la victime, droite dans sa souffrance, en guerre pour obtenir la vérité. De l’autre côté, la police, qui est mise en accusation pour incompétence. Elle est représentée par William Willoughby, le chef, mais également par Jason Dixon, son adjoint.

2 camps

C’est ce personnage qui découvre pour la première fois les panneaux, un soir qu’il rentre chez lui. Choqué par la remise en question de son chef qu’il admire, il s’emporte contre les jeunes qui sont en train de coller les affiches, puis s’en prend à Red Welby — le publicitaire/propriétaire des panneaux qui les a loués à Mildred — un soir, dans le bar du coin, lui dit qu’il aurait pu épargner Willoughby, ne pas lui infliger une telle humiliation alors qu’il n’en a plus pour longtemps, à cause d’un cancer du pancréas.

Cette mort imminente, Willoughby en parle lui-même à Mildred, quand il vient la voir la première fois. Mais elle répond, avec la droiture qui la caractérise, et de ce ton qui a dépassé toutes les émotions possibles : « tout le monde le sait » et quand il s’étonne qu’elle ait pris cette décision en sachant précisément ce qu’elle impliquait, Mildred dit simplement : « ce serait moins efficace si vous aviez déjà clamsé ».

La violence des paroles s’accompagne de la violence des gestes : au dentiste qui voudrait la convaincre de retirer les panneaux car « Willoughby est un type bien », elle troue le pouce en retournant contre lui l’ustensile qu’il était sur le point d’utiliser.

Et c’est là que le film commence à basculer.

Interpellée par Willoughby suite à la plainte du dentiste, Mildred se rend au commissariat et répond, stoïque, à l’interrogatoire du shérif. Mais quand il se met à cracher du sang, soudainement, son regard change. Elle devient alors humaine, lui dit de ne pas s’inquiéter, va appeler du secours. La scène d’après, il est sur un brancard, et, au moment de monter dans l’ambulance, il crie à Dixon de la relâcher. Si les paroles sont violentes, les actes peuvent être généreux.

Willoughby va mourir. Il comprend que son heure est proche et décide de se suicider plutôt que d’infliger à ses proches une dégradation progressive de son état. Et sa mort va tout changer : il écrit trois lettres, une à sa femme, une à Mildred, une, enfin à Dixon.

Will, en anglais, le testament. Ce qu’il laisse à sa femme : l’amour immense qu’il lui porte, traduit dans une langue simple et belle, bien plus profonde qu’on aurait pu imaginer au début du film. Il n’écrit pas de lettre d’adieu cliché du genre « on naît seul et on meurt seul », rappelant que c’est faux : sa mère était là quand il est né, et il est mort après une journée passée au bord du lac avec ses deux filles et sa femme, une journée qu’il emporte avec lui, espérant quand même les revoir dans l’au-delà, si ça existe, mais que si ça n’existe pas, eh bien, ça aura été un vrai cadeau de les rencontrer. Il signe « your boy, Bill », associant peut-être inconsciemment son nom aux sonorités des panneaux : « boy-bill » c’est presque « bill-board » à l’envers. Est-ce parce qu’il a écrit la lettre pour Mildred, au sujet des panneaux, juste avant ou juste après ?

Cette lettre adressée à Mildred lève le voile sur un mystère : c’est Willoughby lui-même qui avait fait envoyer l’argent pour payer la location des panneaux du mois suivant. Il reconnaît à Mildred que ces affiches étaient une bonne idée, une sorte de coup de poker. Il sait aussi que les gens vont sûrement accuser Mildred d’être responsable de son suicide, et il s’amuse de savoir qu’elle devra défendre ses panneaux pendant encore un mois face aux rumeurs et à la méchanceté des gens.

Enfin, il s’excuse de ne pas avoir réussi à trouver le meurtrier. Dans ces histoires, on arrive parfois à retrouver le coupable des années après, si un type parle trop dans un bar un soir, ou dans une cellule de prison. La bêtise humaine plus forte que toutes les enquêtes de police.

Surtout, la lettre a permis à Mildred d’échapper à un homme louche venu dans son magasin la menacer, insinuant qu’il aurait aimé être le violeur et le tueur de sa fille. Quand la femme de Willoughby entre dans la boutique pour remettre la lettre, le jeune homme dit « Saved by the bell », l’accent américain faisant sonner « bell » comme « Bill », le prénom de Willoughby.

La mort de Willoughby plonge Dixon dans un désespoir profond. Ce personnage est aussi comique qu’inquiétant. Il passe plus de temps à lire ses BD qu’à étudier les enquêtes, boit plus que la normale, a l’insulte facile, et il aurait pratiqué la torture contre des Noirs, même si « cela n’a pas été prouvé ». Quand il apprend la mort de Willoughby, donc, il pleure, d’abord, puis il décide de suivre l’exemple de son maître, ou ce qu’il croit être l’exemple, mais en réalité cherche un coupable à son malheur : ce sera le premier venu, Red Welby, le propriétaire de l’agence de publicité qui a loué les panneaux à Mildred. Dixon traverse la rue, défonce la porte des bureaux, monte à l’étage et tabasse le jeune homme avant de le jeter par la fenêtre.

dixon venere

Quel abruti, pense le spectateur ! vraiment, un bon Américain comme tous les autres, les Texans, là, que des beaufs. A la cafétéria de mon travail j’entends souvent de fines analyses géo-politiques, expliquant l’élection de Trump : « non mais de toute façon, les Américains faut arrêter, c’est pas New York ou la Californie hein…ouais c’est un pays de bouseux, de racistes alors voilà pas étonnant ils votent pour un débile comme eux… »

Mais cette scène, la plus insoutenable du film, n’est qu’un pas vers la rédemption.

Dixon se fait virer par le nouveau chef de la police qui a assisté à la défenestration de Red Welby.

Un soir, les panneaux de Mildred prennent feu. Tout pousse le spectateur à imaginer que c’est Dixon qui a fait le coup.

Le lendemain, Dixon reçoit un appel : son chef, Willoughby, avait aussi laissé une lettre pour lui. On lui demande de venir la chercher le soir, et de laisser les clés en partant. Mais ce soir-là, c’est également le moment de la vengeance de Mildred qui décide de mettre le feu au commissariat en représailles, cherchant d’abord malgré tout à vérifier que les bureaux sont vides, en passant plusieurs appels.

Dixon lit la lettre de Willoughby qui lui écrit tout le bien qu’il pense de lui, malgré les apparences, malgré l’immense souffrance de Dixon qui a perdu son père et compense sa tristesse dans la violence. Il lui dit qu’il deviendra un grand détective privé, qu’il doit simplement apprendre à garder son calme et, surtout, à aimer. Pendant toute la durée de la lettre, Dixon a ses écouteurs et ne se rend pas compte que le commissariat prend feu. Quand il se retourne et qu’il voit les flammes, il décide d’appliquer ce que lui a dit Willoughby, il se calme, attrape le dossier Angela Hayes, et traverse les flammes.

Sauvé par un passant, il est admis aux urgences et se retrouve dans la même chambre que Red Welby, le type qu’il avait balancé par la fenêtre. La scène fait éclater de rire le public, on pourrait croire qu’ils vont enfin régler leurs comptes.

Mais Dixon se met à pleurer. Pas sur son sort, on le comprend, il pleure en voyant l’état dans lequel il a mis le jeune homme. Il s’excuse, l’autre ne comprend pas (son visage est entièrement bandé à cause des brûlures), alors il révèle son identité. Mais finalement, au bout de quelques instants, Red va lui verser un verre de jus d’orange et lui offre.

Mildred ne s’attendait pas à ce que Dixon soit dans le commissariat. Elle est terrifiée en voyant un homme sortir des flammes. Elle est sauvée par le mensonge de James, le nain du village, qui arrive là au bon moment, à la fois pour éteindre le feu sur le corps de Dixon, et pour affirmer que Mildred était chez lui au moment de l’incendie.

Pour le remercier, elle accepte un dîner en tête-à-tête. Lors de ce dîner, elle croise son ex-mari, Charlie, accompagnée de sa jeune et stupide compagne de 19 ans, Pénélope. Charlie vient lui expliquer qu’il est désolé pour les panneaux, c’était lui qui avait mis le feu. Il a fait ça parce que « la haine attise la haine », selon une expression lue par Penelope sur le marque-page d’un livre.

Mildred est choquée : elle a donc mis le feu au commissariat pour rien, alors même que le nouveau chef de la police lui avait dit, le soir de l’incendie des panneaux « nous ne sommes pas tous des ennemis ». Mais voilà sa réaction : elle offre une bouteille de vin à son ancien mari et à Pénélope, lui demandant simplement de bien traiter sa nouvelle compagne (il avait été violent avec Mildred quand ils étaient mariés).

La route des panneaux, celle qui mène à la maison de Mildred et là où sa fille a été tuée, s’appelle Drinkwater. Drôle de nom. Et le pardon, lui, se fait aussi par l’offre d’une boisson, le jus d’orange, puis le vin….et enfin, arrive la bière.

 On retrouve Dixon, la gueule amochée, dans le bar du quartier. On entend de la musique « The Night They Drove Old Dixie Down ». Dixie, c’est le surnom que l’on a donné aux Etats du Sud de l’Amérique pendant la guerre de Sécession. Dixie, c’est aussi le diminutif de Dixon, qui se fait d’ailleurs appeler ainsi ironiquement par Red Welby au début du film. La chanson est belle, je l’avais déjà entendue mais n’avais pas prêté attention aux paroles. Elle raconte la souffrance des gens du Sud pendant la guerre civile, et aussi la mélancolie d’avoir perdu « the very best ». Alors oui on peut se dire que c’était tous rien que des esclavagistes, des racistes, des moins que rien. Mais quand on écoute la chanson, chantée d’ailleurs par Joan Baez, très loin de toutes ces idées-là, on ne peut s’empêcher d’entendre une autre voix, celle de la souffrance de la perte, du paradis perdu.

Dixon, Dixie, jeune policier limite raciste et violent, ne serait-il pas l’incarnation parfaite d’un Sud qui n’en finit pas de mourir ? Et s’il y avait quelque chose d’autre chez lui, que précisément cette chanson fait entendre, une douceur mélancolique, inconsolable ? or c’est bien cette nuit-là que Dixon va s’effondrer, oui, mais pour renaître.

dixon brûlé

Attablé dans le bar, buvant une bière seul, il surprend deux hommes en conversation. La prophétie de Willoughby semble se réaliser : voilà le meurtrier qui se dévoile comme ça, juste pour faire le malin dans un bar, et peut-être qu’on va tout régler aussi facilement, ce serait bien commode. Dixon entend donc le jeune homme se vanter d’avoir violé une fille pendant qu’elle prenait feu. Angela a été retrouvée calcinée. Les dates collent : le type dit qu’il a fait ça il y a 9 ou 10 mois. Alors Dixon sort fumer une cigarette, regarde la plaque d’immatriculation du véhicule garé devant. Puis il rentre et se pose devant le jeune homme, lui griffe le visage. Il se fait tabasser, mais quand il rentre chez lui, il se précipite dans la salle de bains pour déposer dans un flacon les restes de peau sous ses ongles : une analyse ADN va peut-être enfin permettre de résoudre l’affaire Angela Hayes.

Dixon rend visite à Mildred pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il a changé, physiquement. Il lui parle avec douceur. Mildred, pour la première fois depuis le début du film, quitte sa posture froide et distante pour lui dire un simple et émouvant merci. Il répond avec les yeux.

Mais l’ADN ne colle pas. Le type n’était même pas aux Etats-Unis lors du meurtre d’Angela. Dixon est abattu, il appelle Mildred, on le voit pleurer au téléphone. Ce type a quand même commis un crime odieux, et ça, il en est sûr….et il a son adresse. L’homme habite dans l’Idaho. Mildred dit qu’elle a justement prévu d’y aller le lendemain (ce qui n’est absolument pas crédible étant donné le métier de Mildred – propriétaire d’un magasin de souvenirs du Missouri – et surtout la distance : 2000 kilomètres environ). Dixon propose de l’accompagner, et, le lendemain, il arrive avec son fusil qu’il dépose dans le coffre de la voiture de Mildred.

La vengeance va pouvoir opérer. Finalement, Mildred va accomplir la justice qu’elle avait décrite au prêtre venu chez elle : l’appartenance à un « gang », ici celui des violeurs/tueurs, mérite une punition, même si les vengeurs ne connaissaient pas directement la victime.

La voiture démarre, le duo quitte enfin Drinkwater Road. Sur la route, Mildred avoue à Dixon que c’est elle la responsable de l’incendie du commissariat. Il sourit et répond simplement : « qui d’autre ? ». Il a pardonné.

Et c’est bien là le sujet du film. On ne demande pas pardon, on ne s’excuse pas ou rarement, mais on pardonne :

  • Willoughby pardonne Mildred de l’avoir accusé, et ne souhaite qu’une chose, retrouver le coupable
  • Red Welby pardonne Dixon de l’avoir défenestré
  • Mildred pardonne son ex-mari d’avoir mis le feu aux panneaux, et aussi de l’avoir maltraitée pendant des années
  • Dixon pardonne Mildred de l’avoir brûlé (même si c’était involontaire)

Je connais trop les hommes pour ignorer que souvent l’offensé pardonne, mais que l’offenseur ne pardonne jamais. Rousseau

Or, ici, le seul véritable offenseur, le seul réel méchant, c’est cet homme de l’Idaho. Mais sur la route, Dixon reconnaît qu’il n’est plus vraiment sûr de vouloir le tuer. Mildred n’est plus très sûre non plus. La route les aidera à se décider. Un critique du Masque et La Plume a osé dire que le film restait toujours dans l’entre-deux, jusqu’au bout. Pourtant, aucune hésitation selon moi : il n’y aura pas de meurtre, pas de vengeance par procuration. Le doute est entré chez ces personnages qui semblaient si figés dans leurs souffrances et leurs principes, et ce doute s’appelle humanité.

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Raconter le 13 novembre 2015

J’ai acheté le livre d’Erwan Lahrer, Le livre que je ne voulais pas écrire, la semaine dernière après être tombée dessus dans la librairie de mon quartier. Le titre me disait quelque chose et je me suis souvenue en le feuilletant : il s’agissait du témoignage d’un rescapé du Bataclan.

EL book

Témoignage ? le mot ferait sûrement bondir l’auteur. Lui parle plutôt d’« objet littéraire ». Et il en remet des couches, des effets de style,  souvent il le rappelle avec ses gros godillots – qui sont d’ailleurs en couverture du bouquin, et en fil directeur du texte –oui, nous lisons un « objet littéraire » écrit par « l’Ecrivain » (il ose tout !).

Je sais que ça peut choquer de critiquer le livre d’un survivant des attentats. On devrait le respect éternel à ces victimes et la moindre critique serait une remise en question de leur douleur. Mais il se trouve qu’Erwan Lahrer, précisément, n’a pas souhaité écrire de témoignage mais a voulu faire « queq’chose d’autre » comme aurait dit ma grand-mère, un livre, de la littérature, et c’est à ce titre que je me permets d’intervenir, en lectrice non pas seulement déçue, mais agacée.

Erwan Lahrer nous fait croire qu’il ne voulait pas écrire ce livre. En réalité, on comprend qu’il a très vite saisi le potentiel dramatique de la soirée du 13 novembre, reconnaissant même qu’il se demandait s’il passerait bien à la télé alors qu’on l’évacuait sur un brancard de fortune. Je ne pouvais m’empêcher de voir Gérard Darmon dans la Cité de la Peur en train de jouer l’agonie pour les photographes. https://www.youtube.com/watch?v=SaQ2SgTGj70

Il a vu comme on s’intéressait aux victimes, aux familles, le caractère sacré que prenait tout ce qui avait trait aux événements. Alors forcément, l’Ecrivain qui pendant toute sa carrière n’a pas gagné plus de 10 000 euros malgré ses 6 bouquins et son prix de l’Académie française ne peut s’empêcher de vouloir profiter de la poule aux œufs d’or. Il faut raconter, oui.

Et c’est vrai que ça intéresse les gens. Moi-même, j’ai acheté ce livre et pas un autre parce que j’avais envie de savoir. Parce que je voulais pouvoir appréhender la réalité de l’horreur. Savoir ce qu’il avait pensé au moment où, savoir comment il avait traversé les longues secondes de l’attente, savoir ce qui était arrivé ensuite.

Alors oui, j’ai pu savoir un peu. Mais le récit est pollué par la diversité des voix qui s’expriment. Pour écarter les accusations de nombrilisme, Erwan Lahrer a tenu à faire intervenir dans le récit des « vues du dehors », des témoignages de ses amis, de leur « vécu » (le terrible « vécu » dont tout le monde se réclame) de cette soirée-là. Sauf que ces récits n’ont aucun intérêt pour le lecteur. On comprend que ça en ait un pour l’auteur en tant que personne, car il a pu apprécier l’amour et l’amitié que ses proches lui portaient. En fait, il me rappelle un gamin dans un de mes livres pour enfants qui souhaitait mourir pour de faux (pouvoir revenir dans le temps après) juste pour assister à son enterrement et entendre tous les mots gentils qu’on dirait sur lui. Ces gens qui s’expriment sur leur soirée du 13 novembre redisent en boucle des choses que beaucoup de lecteurs ont pu connaître, le fait de regarder BFM TV, de s’inquiéter pour untel ou untel, de ne pas fermer l’œil de la nuit etc. Comme il s’agit d’un texte commandé par l’auteur et destiné à la publication, ils essayent en plus de bien écrire, de faire du style. J’attendais de l’émotion brute, la vérité d’un choc, et je n’ai eu que de la soupe.

On ne peut pas reprocher à l’auteur d’être pudique ou de chercher à se faire passer pour un héros. Mais il va presque trop loin dans l’autre sens. Il a reçu une balle dans la fesse gauche, est resté immobile, couché au sol, pendant toute la soirée, et pendant cette longue attente il n’a pensé à personne, n’a rien regretté. Il reconnaît avoir honte, rétrospectivement, de cette froideur, honte aussi d’avoir été rabaissé à une condition de sous-homme, ou comme il dit de « Super Lavette ». La blessure a atteint la zone honteuse, mais lui n’a pas honte de le dire très vite : sa plus grande peur, c’est de ne pas retrouver d’érection. Il en parle dès le lendemain matin au téléphone avec sa compagne, qui éclate de rire. Elle s’en voudra par la suite. Cela peut paraître superficiel alors qu’on vient d’échapper à la mort, mais pour le mâle écrivain, ce serait presque pire que la disparition. Il l’écrit lui-même, il souhaite être vu comme « un individu aimable, un écrivain respectable et un amant notable ».

Le lecteur ne peut pas se prononcer sur ce point, et ne souhaite d’ailleurs pas forcément tout savoir. En revanche, le texte fait le portrait d’un amoureux déplorable. On ne sait pas grand chose de Jeanne, sa compagne de l’époque, qui disparaît vite de la narration alors qu’elle est très présente dans les récits des proches. L’auteur parle beaucoup des infirmières qu’il reluque lors de sa convalescence, reconnaissant pourtant que ça ne sert à rien puisqu’il n’est pas en état de fonctionner normalement. Les témoignages qui ponctuent le récit proviennent de plusieurs de ses anciennes conquêtes. Enfin, le livre se termine sur la naissance d’une bluette qui semble aussi intéressée dans la vie que dans le texte. L’auteur l’affirme lui-même quelques pages avant la fin, il a un bon « cliff-hanger », on va avoir une surprise.

C’est vrai que c’est inattendu. On apprend donc qu’après avoir publié un bouquin, Monsieur l’Ecrivain s’est rendu à un salon littéraire dans le Var où il a rencontré Mademoiselle ex-mannequin romancière, et que ces deux clichés se sont mis ensemble, trouvant dans cette union l’actualisation d’un destin. Il essaye d’ailleurs de nous faire comprendre que sa vie amoureuse avait été mise entre parenthèses depuis un événement absolument incroyable quand il avait 18 ans. Une fille, avec qui il ne sortait pas, n’était pas venue à un rendez-vous. On imagine le traumatisme. Il se sert donc de cet épisode dramatiquement lourd pour expliquer que toute sa vie avait été mise en veilleuse, et que le Bataclan l’a libéré. Il écrit « j’ai durant des années aimé avec mesure. » Ses amis, pour l’un des seuls moments sincères et drôles du récit, lui répondent : « la vache, elles vont être contentes de lire ça, tes ex ! »

Voilà, c’est le livre d’un goujat qui écrit, qui a vécu un truc pas marrant mais qui finalement s’en sort pas trop mal. On est sûrs en finissant le livre que le titre même était faux. Il s’agissait en réalité du livre qu’il voulait écrire, qu’il voulait vendre, et qu’il voulait qu’on lise.

Alors je termine quand même par une note positive, l’un des seuls passages qui m’a permis de penser que je n’avais pas perdu mon temps. Pendant qu’il était allongé dans la salle au Bataclan, Erwan Lahrer sentait quelqu’un qui s’agrippait à son mollet. A plusieurs reprises il a essayé de bouger (sans réussir), et à chaque fois l’étreinte de la main sur sa jambe se faisait plus pressante.

Des semaines plus tard, lors d’une séance de kiné, le massage sur son mollet le fait frissonner, pleurer, il ne comprend pas la réaction si forte de son corps. Quand cela lui arrive lors d’un autre massage un mois plus tard, et après en avoir parlé à un ostéopathe, il fait le lien avec la nuit du 13, la sensation qu’il éprouve au massage est celle de cette main encore vivante qui se raccroche à son mollet comme à un dernier espoir.

Ce passage-là sur le corps, et sur les miracles que fait ensuite son médecin grâce à cette compréhension et à un travail sur les muscles et l’esprit, est vraiment réussi. Finalement, c’est peut-être ce que veut dire ce livre. Quand la tragédie frappe, les mots ne sont pas de ce monde. Vouloir raconter, c’est écraser du connu, du convenu, sur un sentiment irréel. Le fait même d’écrire après coup n’est-il pas trompeur ? se souvient-on vraiment d’une impression de mort, une fois qu’on a survécu ?

Les mots se galvaudent, encore plus quand il s’agit d’un écrivain qui veut en faire un bouquin, alors que le corps, lui, silencieusement, travaille, et souffre. C’est cet indicible que l’on cherche à entendre, cette part profonde d’humanité inscrite au fond de la chair, ce que parfois certains artistes peuvent toucher du doigt, mais qui souvent, hélas, demeure un mystère.

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Brèves de campagne

– Bon hein les amis, vous votez pas Fillon…sinon je vous vire ! non mais sérieusement là les jeunes, vous allez pas voter pour ce Macron.. (il pense qu’on ne peut pas voter plus à gauche que Macron, infâme communiste)

– Macron moi je dis il est jeune, il change, et puis il a travaillé dans la Banque, lui, c’est pas un apparatchik du pouvoir

– et Macron, il est pas gay?

– Non, non, tut tut tut c’est des rumeurs ça.

– ah ouais c’est quoi la rumeur?

– eh bien qu’il est gay et qu’il était avec Mathieu Gallet. Mais il a démenti.

– quoi, qu’il était gay ou qu’il était avec le type?

– ben les deux.

– ah…mais ça peut se démentir qu’on est gay? parce que quand même désolé tu vois la tronche de sa bonne femme, et puis hein, ça fait bien complexe d’Oedipe de gamin attardé, non?

 

– bon mais enfin c’est pas ça ce qui compte, c’est le programme économique.

– moi, fillon, ya quand même un truc qui m’embête, c’est qu’on tape toujours les mêmes.

– ah, tu veux dire qui?

– ben les mêmes quoi, nous ! suppression de l’ISF, ah ça pour les riches c’est bon, alors ouais, les chefs nous disent votez Fillon mais c’est pas eux qu’ont notre compte en banque, et pas eux qu’ont nos impôts !

– enfin moi y’a un truc aussi qui me choque, quand je travaillais en agence avant, ben c’est là tu te rends compte, y’en a plein, des gens, qui travaillent hein j’dis pas, mais ils se prennent la CAF, les allocations de ceci, de cela, et ils se retrouvent à mieux gagner que toi, alors que tu travailles, et tout ça grâce à nous finalement…

– eh oui c’est l’assistanat, on est une société d’assistés, heureusement qu’y’en a qui bossent comme nous…

– mais Fillon il veut augmenter la TVA aussi non?

– ouais mais la TVA tu vois moi, pour le coup je trouve que c’est super juste. Ben ouais tout le monde paye en fonction de sa consommation, alors les pauvres ils achètent des yaourts nature tout cons, quoi tu vois, donc ils payent pas beaucoup, et puis ceux qui ont les moyens ils se prennent des produits de meilleure qualité parce qu’ils peuvent se permettre mais ils payent du coup plus en TVA, c’est super bien fait

 

– ah mais Mélenchon, moi j’dis pas c’est un bon orateur, il est cultivé, c’est un érudit, ah oui ça c’est vrai

– d’ailleurs quitte à être de gauche, je comprends pas qu’on vote Hamon, faut être complètement con, autant aller chez Mélenchon au moins ça a de la gueule, il tient la route intellectuellement un peu plus

– oui enfin, niveau idées, ça fait peur quand même !

– bah quoi Christophe, t’aimes pas la Corée du Nord?

– Nan moi j’préfère le Venezuela, ah ah !

– et puis sinon, on ira en Guyane, tu sais, l’île qu’on a dans le Pacifique là-bas!

– ah ah t’es bon, toi, t’es bon mec sérieux. allez là les gars on va bosser quand même, toute façon moi j’vous ai dit je vote Poutou alors…

– ah ouais moi non c’est Arthaud.

– mais alors celle-là, elle est chiante ! elle a l’air tout le temps énervée moi elle me stresse!

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    Il est souvent difficile, en société, au travail, en famille, et même entre amis, difficile d’entendre toutes ces phrases lancées au mépris du réel, de la déontologie parfois, de la courtoisie, souvent. Je préfère ne rien dire quand le débat semble impossible, esquisser un sourire à ceux qui font les raccourcis BFM TV sur Mélenchon, et la Corée du Nord, et Bolivar lààà, Bolivar c’est n’importe quoi son alliance de j’sais pas quoi, nan mais il délire hein, on est d’accord. Quand les attaques viennent de son propre camp, elles font peut-être plus mal, ce sont les « j’aime pas mélanchon », balancés comme ça, le débat est réglé, puisqu’on l’a compris, il s’agit d’aimer ou de détester lors d’une élection présidentielle. Il irrite les demi-habiles en leur filant des complexes, et on en revient à dire « ouais mais avec les journalistes, quand même…. » en oubliant le comportement de ces mêmes journalistes avec lui, qui depuis des années caricaturent ses propos, le provoquent, et ont trop longtemps entretenu la prophétie créatrice de l’agacement (quand j’étais petite les cruels enfants de l’école s’amusaient à pousser à bout un garçon en lui criant, autour de lui en cercle, « tu vas t’énerver ». Au bout de la centième fois, il s’énervait.).

    Malgré toutes ces pressions contraires, ces arguments mûrement réfléchis, je crois que je vais quand même m’en tenir au choix de la France insoumise, qui présente un programme construit, des propositions cohérentes et réfléchies, et, surtout, qui dessine une nouvelle société. Parce qu’on ne peut vivre heureux dans un océan de malheurs, et que le rêve des jeunes, et de tous, ne devrait pas être de devenir milliardaire, mais plutôt de trouver sa voie, de créer des choses utiles, de changer le monde, d’aider, de lutter contre les inégalités, bref, d’être humain. L’audace, l’envie d’entreprendre, le travail et le talent sont de bien meilleurs guides vers le succès que la seule recherche du gain. Il ne s’agit pas de condamner moralement la richesse mais de chercher un modèle de société à la fois plus égal et plus fraternel, mais aussi un modèle qui favorise l’économie réelle, la création, l’entrepreuneuriat, comme l’a bien expliqué Mehdi Medjaoui, Français installé dans la Silicon Valley: lien

    Beaucoup de réflexions intéressantes dans cet article, notamment contre les clichés admis sur le besoin d’accumulation: il faudrait « récompenser les preneurs de risques ». Or, après quelques années déjà à évoluer dans le monde de la finance, je peux dire que les personnes qui s’enrichissent le plus prennent en réalité très peu de risques ! l’argent investi n’est pas le leur (les fonds d’investissement tirent leur argent des cotisations de retraite ou d’assurances, notamment) et si le pari rate, ce ne sont pas eux qui en subiront les conséquences, en revanche si l’investissement est juteux, ils se serviront très grassement au passage ! les financiers font payer très cher une pseudo-expertise qui consiste à parier sur des entreprises à partir de quelques calculs appris en deux heures via n’importe quel cours en ligne (mais c’est mieux d’être diplômé d’une grande école de commerce) et ensuite à présenter leurs jolies conclusions dans des présentations powerpoint bien léchées. Que se passera-t-il si ces personnes-là ne peuvent plus gagner les sommes folles qu’elles gagnaient jusqu’à présent? le monde va-t-il cesser de tourner parce que le texte du powerpoint serait moins bien aligné? sérieusement, je pense que ces talents se recrutent à la pelle et que l’on trouverait sans mal des personnes capables d’évaluer les possibilités de rendement d’entreprises sans devoir dépouiller au passage les épargnants et les entrepreneurs.

money

    L’argent roi devient argent fou, argent seul, le reste n’existe plus, le moyen devient une fin, et on récompense celui qui jongle avec, oubliant le plus important: d’où il vient, et où il devrait aller.

    Enfin, j’entrevois un monde où ce cirque pourrait prendre fin, où on pourrait espérer retrouver la maîtrise de l’argent, combattre les ordres établis, abolir la pauvreté, redonner une chance à l’écologie grâce aux énergies renouvelables…respecter la laïcité, faire revivre une école publique ambitieuse et de qualité…refonder un pacte social par la VIème République…

    Oui, je rêve que c’est possible, et les bruits de couloir, les rumeurs de la cafétéria, les bruissements de peurs ou d’enthousiasmes, les sondages même, oui, ce pourrait être enfin la victoire…

    Quand je me prends à y croire, je m’emballe, je me dis que j’aurais l’énergie pour abattre des montagnes, l’envie de réaliser tant de projets…je voudrais presque ne pas connaître le résultat pour maintenir cet état de joie conditionnelle et d’espoir brûlant…

 

Prends garde à la douceur des choses,

quand tu sens battre sans cause

ton coeur trop lourd…

Young female hand touching grass outside

   Pour finir, quelques mots sur la TVA, qui est l’impôt le plus injuste car il frappe également les personnes sans tenir compte de leurs moyens (or pour un écart de richesse de 1 à 100, le prix du yaourt ne variera que de 1 à 3 au maximum…et je passe évidemment sur la violence et le racisme social du propos rapporté plus haut) et les positions des candidats sur ce sujet: http://www.lemonde.fr/programmes/economie/la-tva notamment celle de JLM:

Réduire la TVA sur les produits de première nécessité, revenir sur les hausses récentes et réinstaurer une « TVA grand luxe » pour financer ces baisses.

et pour retrouver le programme de la France Insoumise, c’est ici : https://avenirencommun.fr/

Vienne le temps du bonheur !

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Marianne n’aime pas Charb

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            J’ai dû acheter des timbres hier et quand le type s’est retourné pour aller dans sa réserve, j’ai vu le fameux « bienvenue » écrit dans son dos, sur son gilet La Poste. « Pourquoi pas bienvenue marqué sur le cul des employés aussi ? ». Et puis tiens, en écrivant des mots entre guillemets, je me souviens de ses foudres contre les gens qui miment les guillemets. Pourquoi pas ouvrir les bras et faire des parenthèses quand on cherche à préciser sa pensée, ou alors, quand on veut l’expliquer, lancer deux petits coups avec l’index, l’un en dessous de l’autre ? et puis si on n’a pas envie de finir une phrase, on pourrait faire trois petits points en l’air, en suspension…

            Lui, le jamais content, c’est Charb, mon compagnon des transports en commun ( et rien d’autre, pas de polémique ). Lui qui me faisait éclater de rire quand je lisais ses fatwas, dans le RER souvent, ou le train, parce que j’aime acheter la presse dans les gares. On s’en fout. Il aurait dû écrire une fatwa contre les gens qui disent aimer les gares ou les aéroports.

            Tout à l’heure mon téléphone a vibré, je me suis dit chouette, quelqu’un m’envoie un message de consolation « Charb est plus là mais si tu veux on peut faire un tennis », ou un truc du style, parce que tous les messages maintenant je voudrais qu’ils démarrent comme ça. (même si « faut commencer à tourner la page hein quand même. Bah ouais, ça fait déjà bien…ouh…deux semaines !!! ») Non, c’était un de mes amis Facebook qui m’invitait à jouer à Candy Crush Saga. Enchaîner autant de mots débiles pour caractériser un jeu paraît déjà une belle prouesse. Mais là je pense encore à Charb qui ne supportait pas ces gens qui trouvaient du sens à éclater des bonbons virtuels pour passer le temps dans les transports. Mais qu’est-ce qu’ils font les gens dans les transports sinon, Charb ?

            Ils font la gueule. Ah, mais Charb en avait ras le bol des gens qui se plaignaient des gens qui font la gueule dans le métro parisien. D’ailleurs j’aurais dû penser à lui, l’autre jour, parce que je fais partie des cons qui essayent parfois de sourire dans les transports, le mec en face de moi a dû prendre ça pour une « avance » (arrête avec tes guillemets !) et il m’a caressé la jambe. Ah Charb, si seulement je t’avais écouté ! j’ai finalement changé de voiture, et j’ai baissé les yeux toute la fin du voyage.

             Ou alors parfois, les gens dans les transports, ils lisent des journaux gratuits. Mais quand je les vois, je pense à toi encore, qui en avais marre de ces abrutis attirés par le « faut pas payer », peu importe ce que ça cache. Ils feraient la queue pendant des heures pour se prendre des coups de pied au cul s’ils savaient que c’est offert.

presse gratuite

            Et puis, jusqu’au 7 janvier, moi aussi je pensais : pendant tout le mois qui vient, des importuns vont nous dire  » on a tout le mois de janvier pour se souhaiter une bonne année! » « où c’est marqué ça ? dans quelle loi figure cet article foireux ? On a tout le mois de janvier pour fuir cette milice du bonheur obligatoire oui ! » Bizarrement, je ne me plains plus trop à ce sujet depuis quelque temps.

            Ce week-end je devrais aller au cinéma, me changer les idées. Enfin, je sais que ça me fera repenser à ce scénario toujours répété des multiplexes dont tu parlais : « À peine le générique de fin est-il entamé que les lumières se rallument. Les esclaves en habit de steward, un sac-poubelle de trente litres à la main, réapparaissent pour vous empêcher de sortir par là où vous êtes entré. Le troupeau des spectateurs hagards est prié de s’engouffrer dans un couloir sombre et étroit qui pue la pisse. Tous les dix mètres, une porte battante vous claque le pif. Vous aimeriez être dans des égouts, vous êtes dans les intestins de béton du cinéma. C’est par là que UGC ou Pathé chient leurs clients après avoir absorbé leur pognon. Vous vous retrouvez au cul du ciné à côté du local à poubelles. Vous vous sentez comme une merde. Vous êtes une merde. »

            Depuis le 7 janvier, tout le monde est Charlie. J’ai même des amis qui veulent en acheter plein pour les revendre ensuite. C’est pas drôle quand même ça ? Prendre de l’argent à des anti-Charlie, c’est pas mal. Un peu comme d’entendre le concert des gens qui soudain deviennent vous. Les économistes qui adorent Bernard Maris, après l’avoir méprisé.

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            On m’a dit que dans une entreprise aussi l’autre jour, un type a affirmé »ben moi, le mec, j’ai franchement aucun problème à le payer, il vient, 6-7 heures par jour, il fait son truc, il part, ça avance, moi ça me va. Il a pas à réfléchir, bam, des tâches automatiques, une feuille de route, c’est le rêve non ? ». Et tout le monde était d’accord.

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            Enfin, parlons de choses sérieuses. Moi, je voudrais essayer de comprendre un truc. Pourquoi les gens sont bêtes ? enfin, je vais reformuler. Pourquoi c’est pas moi qui me suis pris une balle dans la tête ou dans le cœur, alors que finalement je contribue tout autant voire plus à la situation contre laquelle ces terroristes croyaient se battre ? Ils ont pensé que Charlie était islamophobe parce que laïque. Ils n’ont vu que ce qui se donnait à voir en premier, un dessin moqueur, et ils ont tiré. Je me dis surtout, mais bon sang, ils croient détruire un journal, et ils le font rentrer dans l’Histoire. Ils ont peut-être, c’est terrible à écrire, sauvé Charlie. Mais surtout, ces abrutis, ils ont tué des gens plutôt pro-palestiniens, anti-racistes, des gens grâce à qui la France reste une terre d’accueil, un pays tolérant, laïque, et ouvert.

Ah, Charb, tu ne sais pas quoi dire toi non plus hein… ah si pardon.

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             Enfin bon, Charb savait aussi parler de sentiments quand il voulait. Il avait lancé une fatwa contre les radins de l’amour, qu’on connaît tous.

Bisou-bisou sur le pas de la porte, vous promettez de vous revoir, et là, comme un con (ou une conne) vous lui dites « je t’aime ». La gaffe. C’est pas vraiment que la formule vous a échappé, non, vous le pensez vraiment. Votre ex et éphémère conquête tire une gueule pire que si vous lui annonciez que vous avez le sida et que la capote était trouée. Après une bonne baise il vaut mieux dire « Va te faire foutre, minable, tu niques comme une lampe de chevet » que « Je t’aime ». Lorsque vous dites « Je t’aime », l’autre entend : « Je voudrais faire ma vie avec toi, tout partager avec toi jusqu’à ce que le réchauffement de la planète nous sépare. » Je t’aime, c’est plus que trois mots. Je t’aime, c’est une clé USB qui contient des milliers de pages d’un contrat pervers et retors où tout est écrit en cyrillique. Je t’aime, c’est un engagement total et définitif, c’est une demande en mariage. On ne peut pas s’aimer pour un instant. Enfin, si, on peut, mais il ne faut pas le dire. Aimer implique la perpétuité. Aimer, c’est grave. Si on dit « Je t’aime » à tout le monde, c’est qu’on n’aime personne, pense le semi-légume conditionné par les feuilletons télé à qui vous venez benoîtement d’avouer vos sentiments.

            Je crois que vous en serez d’accord, il faut empaler ceux qui gèrent leurs émotions et leurs « Je t’aime » comme s’il s’agissait d’inestimables valeurs boursières. Amen.

            Qu’en termes élégants ces choses-là sont mises ! oui, je sais, c’est un peu grossier, un peu vulgaire. Vulgaire ? Entendons nous sur ce mot. Je repense à Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil :

Plantier vous êtes un con. Vous me trouvez grossier et moi mon cher ami je vous trouve vulgaire. Vous ne comprenez pas. Je vais vous expliquer. Dire merde ou mon cul, c’est simplement grossier. Maintenant voyons donc tout ce qui est vulgaire. Prendre une voix feutrée et sur un ton larvaire vendre avec les slogans au bon con d’auditeur les signes du zodiaque ou le courrier du cœur. Connaissant son effet sur les foules passives, faire appel à Jésus pour vanter la lessive. Employer les plus bas et les plus sûrs moyens, faire des émissions sur les vieux, sur la faim, le cancer, enfin jouer sur les bons sentiments afin de mieux fourguer les désodorisants, tout cela c’est vulgaire. Ça pue, ça intoxique, et cela fait partie du jeu radiophonique. Vendre la merde oui, mais sans dire un gros mot. Tout le monde est gentil, tout le monde il est beau. Mais là mon cher Plantier, vous ne pouvez comprendre. Et dans un tel combat, je ne puis que me rendre. Alors Plantier, salut, je préfère me taire, je crains, en continuant, de devenir vulgaire.

             Charb était grossier, sûrement, mais ce qu’il disait n’en ressortait que plus vrai, et plus beau. S’emporter contre les radins de l’amour, c’est marrant, oui, c’est dit dans un langage fleuri, oui. Mais c’est aussi une déclaration d’amour aux amoureux, aux gens qui n’ont pas peur de parler, de dire leurs sentiments, aux gens qui ne veulent pas passer à côté de leur vie parce qu’on leur a appris qu’il fallait se préserver de tous les côtés.

            Charb me faisait marrer, avant tout, et il faut pas l’oublier, même si on a tendance, ces jours derniers, à devenir très solennel. Il me donnait l’impression d’être un peu moins seule, un peu moins perdue. Enfin il me montrait une vie où on pouvait dire ce qu’on pensait, librement, que ce soit des insultes ou des mots d’amour.

            Je crois que vous en conviendrez, il faut ressusciter Charb par tous les moyens, au risque de trop remarquer son absence. Amen.

charlie-charb

Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
Qui veuille d’une estime ainsi prostituée.
Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers:
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu! vous n’êtes pas pour être de mes gens;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence;
Je veux qu’on me distingue; et pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.

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La vérité sur l’affaire Ilan Halimi

Oh, cette imbécillité de croire que si on était intelligent et tendre on ne pouvait pas ne pas être aimé. Je ne savais pas encore que les hommes n’aiment que la force qui est en fin de compte pouvoir de tuer.

Albert Cohen, Ô vous, frères humains

             J’ai vu en avant-première le film d’Alexandre Arcady, « 24 Jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi. » D’après les gens dans la salle, il faudrait diffuser le film sur la télévision publique, le montrer dans les écoles. Je reste légèrement dubitative…

            L’affaire Ilan Halimi, ou celle du « gang des barbares », pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, est un fait-divers (« non ! un fait de société ! « un acte antisémite ! » « ah quel conne celle-là, ça commence bien son article ! ») qui remonte au début 2006. Un lundi de janvier, Ilan a rencontré Emma dans la boutique où il travaillait en tant que vendeur de téléphones portables. Elle l’a dragué, elle lui a plu, aussi, il lui a donné son numéro. Ilan avait une petite amie depuis près d’un an, il vivait avec elle. Le vendredi soir, alors que c’était chabbat, il est sorti pour rejoindre Emma vers la porte d’Orléans, assurant à sa famille et à sa copine qu’il allait voir un ami. Après avoir bu un verre avec Emma, il l’a raccompagnée en voiture. Elle l’a fait arrêter à Sceaux, lui a proposé de marcher le long de la coulée verte. Quelques instants après, des types l’ont enlevé. Son calvaire a commencé…il a duré 24 jours. D’abord dans un appartement d’une cité de Bagneux, puis dans une cave. Le visage entravé par du scotch gris, quasiment nu, à peine nourri (aucune alimentation pendant les deux dernières semaines, ses ravisseurs trouvant que c’était trop pénible de le « torcher »). Ils étaient une petite trentaine à assurer la garde, par roulement. Dirigés par un type, Youssouf Fofana, qui menait les opérations de loin, effectuant plusieurs voyages en Côte d’Ivoire pendant ce temps. C’est lui qui contactait la famille d’Ilan, pour demander une rançon dont le montant changeait plusieurs fois par jour. Monsieur Halimi a reçu près de 700 appels. Même après la mort de son fils, Fofana a continué à l’appeler, lui promettant le même sort qu’Ilan. Il y a eu en effet 10 jours entre la mort du jeune homme et l’arrestation de celui qui se faisait appeler « the brain of barbarians ». C’est lui qui a porté le coup fatal, en emmenant Ilan à Sainte-Geneviève des Bois, le 13 février, pour le brûler vif, le long d’une voie de chemins de fer. Ilan a été retrouvé peu de temps après, respirant encore, mais il est mort lors de son transfert à l’hôpital.

            Un film sur ce sujet, ça peut paraître délicat. « Baaaah de la violence, non merci ! » mais quand on pense à ce qu’a enduré Ilan, on se reproche un peu de jouer les dégoûtés. De fait, le film ne montre que peu de scènes de réelle violence, tout est suggéré. Ce qui est presque pire. Depuis hier, je revois dans ma tête l’appartement, l’angoisse de savoir qu’à quelques mètres il y a un jeune homme qu’on traite comme un animal, une chose, un machin indigne. « Si c’est un homme ». Et quand on le voit, ce pauvre gamin, aveuglé par du gros scotch dégueulasse, remuant par terre, nu sous son peignoir, criant pour on ne sait quelle raison, mais sûrement à tort, puisque ses cris ne lui vaudront que des coups. ferme ta gueule, ferme ta gueule. quand on est enfant, on crie, et maman arrive. Est-ce qu’Ilan appelait sa mère ? et dans l’obscurité de sa douleur, elle n’est jamais venue.

         Le moment où il est transporté à la cave. Une descente aux enfers… pauvre petite chose ballottée, cachée dans une couverture minable…et puis quand ils le rasent, scène atroce. Le pire, évidemment, c’est la fin, quand Fofana l’emmène en voiture et le balance par terre, au milieu de nulle part, presque nu, qu’il l’asperge d’essence et qu’il le brûle vif. Dans le film, Ilan paraît en assez bon état, au regard de tout ce qu’il a subi. On n’a pas cherché le sensationnel, alors qu’il paraît que les photos de l’autopsie étaient « insoutenables ». Mais il y a quelque chose de brisé en lui. J’avais l’impression de voir une bête mourante. J’ai failli quitter la salle, je voulais tellement voir autre chose à l’écran, des policiers, des avocats, des gens qui parlent, qui sont civilisés. Cette scène était pire que tout, pire que la violence, pire que l’enfermement. C’était le résultat de tout cela. Il n’y avait plus de mots.

            Le film a été présenté par le réalisateur et BHL. Je lui reconnais bien volontiers une aisance certaine à l’oral, mais son propos m’a légèrement dérangée. Il a tout de suite insisté sur le fait – j’en parlais au début, incidemment – que l’affaire relève évidemment d’antisémitisme. Pour lui c’est abject de vouloir dire qu’il s’agit « simplement » d’actes crapuleux. Il a marqué un point en disant que de toute façon, l’antisémitisme était crapuleux, et qu’une des raisons majeures du génocide juif orchestré par les nazis fut le grand détournement de fortunes immenses. Certes.

Néanmoins, les nazis étaient profondément antisémites. Je crois avoir écrit la phrase la plus profonde de l’ensemble du blog. Elle m’a demandé un important travail de recherche. Ce que je veux dire, c’est que les nazis avaient défini le juif comme un être à part, comme une « race » d’hommes qu’il fallait éliminer pour toutes sortes de raisons. Il y avait du dégoût pour les juifs.

En 1905, voilà ce qui est arrivé à Albert Cohen, alors qu’il avait 10 ans, dans une rue, à Marseille. Il était sur le point d’acheter à un vendeur de rue des bâtons de détacheur.

         Mais alors, rencontrant mon sourire tendre de dix ans, sourire d’amour, le camelot s’arrêta de discourir et de frotter, scruta silencieusement mon visage, sourit à son tour, et j’eus peur. Son sourire venait de découvrir deux longues canines, et un paquet de sang massivement afflua sous ma poitrine, à hauteur du sternum, avec le choc d’un coup contre ma gorge. Sous son regard bleu pâle et son index tendu qui me désignait, je transpirai, et de panique j’humectai mes lèvres.

            Toi, tu es un youpin, hein ? me dit le blond camelot aux fines moustaches que j’étais allé écouter avec foi et tendresse à la sortie du lycée, tu es un sale youpin, hein ? je vois ça à ta gueule, tu manges pas du cochon, hein ? vu que les cochons se mangent pas entre eux, tu es avare, hein ? je vois ça à ta gueule, tu bouffes les louis d’or, hein ? tu aimes mieux ça que les bonbons, hein ? tu es encore un Français à la manque, hein ? je vois ça à ta gueule, tu es un sale juif, hein ? un sale juif, hein ? ton père est de la finance internationale, hein ? tu viens manger le pain des Français, hein ? messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la confrérie du sécateur, raccourci où il faut, je les reconnais du premier coup, j’ai l’œil américain moi, eh ben nous on aime pas les juifs par ici, c’est une sale race c’est tous des espions vendus à l’Allemagne, voyez Dreyfus, c’est tous des traîtres, c’est tous des salauds, sont mauvais comme la gale, des sangsues du pauvre monde, ça roule sur l’or et ça fume des gros cigares pendant que nous on se met la ceinture, pas vrai, messieurs dames ? tu peux filer, on t’a assez vu, tu es pas chez toi ici, c’est pas ton pays ici, tu as rien à faire chez nous, allez, file, débarrasse voir un peu le plancher, va un peu voir à Jérusalem si j’y suis.

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             Fofana voulait de l’argent. C’était sa seule motivation. Après un séjour de deux ans en prison, il avait développé l’idée selon laquelle les juifs étaient riches et que leur communauté était soudée. Peu à peu, il a considéré la prise d’otage comme un moyen de se faire de l’argent facilement. Il a entraîné les autres dans son délire. Et tous se sont mis à détester les juifs, le « juif », sans bien savoir ce que ça représentait. Fofana considérait que les juifs étaient les rois en France quand les noirs étaient des esclaves.

Avait-t-il vraiment tort ? c’est horrible de poser cette question. mais je la pose quand même. Est-ce qu’il n’y a pas un peu de vrai, derrière ? Combien de femmes noires font des ménages ? combien de femmes juives ? ah mais il ne faudrait pas poser la question en ces termes. je continue quand même. combien d’hommes noirs sont balayeurs de rue ? combien d’hommes juifs ?

              En France, on n’a pas le droit de parler de ça. Et on se ment, on pense que tous les citoyens sont libres et égaux. Que les méchants sont méchants par choix. Ça nous arrange bien, on est contents de se regarder avec une certaine fierté « ah, je suis quelqu’un de bon! ». On réfléchit pas au fait que c’est plus facile de distinguer le juste de l’injuste, le bien du mal, quand on a grandi dans un environnement stable, qu’on a reçu une éducation solide, qu’on est inséré dans la société. Et c’est un fait que les ethnies ne reçoivent pas le même traitement. On interdit les statistiques à ce sujet. Curieux tabou.

            Tout cela pour dire que l’antisémitisme de ces barbares me semble légèrement différent de celui des bons citoyens français du début du XXème siècle. Et je crois que c’est pour cette raison que la plupart des gens (non-juifs) n’ont peut-être pas voulu y voir de l’antisémitisme, parce que ça ne correspondait pas aux codes habituels. Après tout, ce débat est un peu stérile. Si Ilan n’avait pas été juif, il ne serait pas mort. Et c’est sûrement suffisant pour parler d’antisémitisme. Ce qui paraît heureux, en un sens, c’est que les gens qui n’ont pas voulu y voir de l’antisémitisme (la police, les médias, peut-être une partie de l’opinion) n’ont absolument pas cherché à minimiser l’événement; ils n’arrivaient pas à admettre que la haine du juif soit encore présente, à notre époque, et qu’elle puisse expliquer une telle barbarie. C’est pourquoi, peut-être, il faudrait arrêter de se braquer là-dessus, de diviser deux camps d’interprétation, en cherchant sans cesse à définir l’antisémitisme, à le distinguer des autres formes de haine, à peser le poids des différents motifs.

            Bernard-Henri Lévy a eu cette phrase, ou à peu près : « on ne peut pas expliquer le comportement de ces gens ». J’avais entendu la même réflexion par un professeur de philosophie au sujet du nazisme. Mais pourquoi ? Je pense que cela vient d’un orgueil humain. Reconnaître qu’on peut le comprendre, c’est reconnaître qu’on a cette part d’ombre en nous. Or, cela nous dérange. Donc on l’évacue. Est-ce pourtant si difficile d’expliquer ? De comprendre ? Pardonner est autre chose.

            Emma, la jeune fille qui a servi « d’appât », est d’origine iranienne, réfugiée en France pour raisons politiques. Perdu son père quand elle était enfant. Violée par son oncle. Violée à nouveau quand elle avait 13 ans, 2 ans après son arrivée en France. Mère qui l’encourage à retirer sa plainte. Alors oui on peut se dire que c’est un monstre cette fille, une « pute » version criminelle. Mais on peut aussi comprendre comment elle en est arrivée là. Comment l’influence d’un caïd a pu jouer sur elle, comment elle s’est sentie flattée de réussir enfin un truc dans sa vie. Et puis il y avait aussi l’argent. Mineure, en seconde après plusieurs redoublements, 5 000 euros ça représentait une belle somme. Non ? mais je n’excuse rien. Et je pense que, malgré tout, elle aurait pu avoir un instinct du Bien qui l’emporte.

Est-ce que l’instinct du Bien existe ? est-ce que ce n’est pas plutôt qu’on le développe par l’éducation ? je n’ai pas de réponse. Je ne me permets pas de juger. Je ne sais pas ce que je serais devenue si j’avais dû être arrachée à mon pays natal, à moitié orpheline, sans aucun repère moral, et ne connaître des rapports humains que la force.

Alors oui c’est facile quand on a été élevé dans le VIIIème arrondissement de Paris de crier aux barbares.

Emma a toujours été traitée par les hommes comme un objet sexuel, et l’attirance qu’elle exerçait s’est d’abord retournée contre elle pour la faire victime. Avec Fofana, elle a trouvé le moyen d’utiliser ses atouts pour créer une victime. Si Emma avait été sincère, si elle avait vraiment voulu « prendre un verre » avec Ilan, sans mauvaise intention, que se serait-il passé ? Il l’aurait sûrement raccompagnée chez elle. Ils auraient sûrement couché ensemble. Puis il serait parti. Il ne l’aurait probablement jamais présentée à sa famille.

            Fofana a été élevé par sa mère, une femme de ménage sans histoires, qui accordait beaucoup d’importance au travail, à la respectabilité qu’il donnait. Enfant, Fofana voulait devenir avocat. Il a vite changé, expliquant avoir « la haine de voir sa mère nettoyer des chiottes ». Et il est devenu délinquant. Après un braquage de supermarché, il a été emprisonné, deux ans. C’est là qu’il a développée son idée sur les juifs, et imaginé qu’il pourrait se faire de l’argent sur leur dos. En revenant dans la cité de Bagneux, il était devenu une sorte de notable, respecté parce que craint. Ainsi naissent les caïds. La prison ne nous protège pas des criminels, elle contribue à les créer. Il paraît qu’il est devenu fondamentaliste depuis quelque temps, en prison justement. Pourtant il a grandi dans une famille de tradition catholique. Ça m’a rappelé l’histoire de Malcolm X. Lui aussi venait d’un milieu catholique. Lui aussi est devenu délinquant. Lui aussi est allé en prison. Et c’est en prison qu’il a eu une révélation, qu’il s’est converti à l’islam, rejoignant le mouvement d’ Elijah Muhammad. Évidemment, l’histoire de Malcolm X est plus heureuse. Mais on voit à quel point la religion peut aider les exclus de la société à se sentir exister, à donner un sens à leur vie. Il faut souvent choisir entre l’amour et la haine, l’ange et la bête. Malcolm X avait un but élevé, la libération (et, éventuellement, la domination) du peuple noir. Fofana, lui, esprit borné, ne pensait qu’à sa gueule, ne voulait que de l’argent. Par-delà ces différences, ils ont trouvé en prison de quoi soutenir leurs aspirations : une pensée religieuse détournée, adaptée à ce qu’ils cherchaient. Un prétexte. Pendant le procès, Fofana a eu des mots terribles, profondément antisémites, dans une surenchère odieuse et insolente. Là aussi, sans pardonner, on peut comprendre. Il savait qu’il allait recevoir la peine maximale. À partir de là, perdu pour perdu, la seule chose qui pouvait encore l’exciter c’était de faire mal. D’appuyer là où il savait que ça ferait mal. Une forme de dépit/défi, semblable aux menaces contre la famille qu’il a lancées suite à la mort d’Ilan. Atroce et condamnable, mais néanmoins intelligible, la psychologie d’un criminel.  Alors pourquoi vouloir à ce point renoncer à comprendre ?

            BHL a parlé d’Ilan en le désignant comme un « agneau sacrifié ». Vraiment ? Ilan, s’il est mort, c’est donc bien parce qu’il avait prévu de tromper sa copine. Sa copine qui a dit après qu’ils étaient un couple très soudé, qu’ils vivaient ensemble, que c’était le grand amour. Sans doute difficile à admettre que le soir où il a disparu, il avait prévu de se taper une fille rencontrée quelques jours avant parce qu’elle était « bonne ». Je sais qu’en disant ça je choque. Ohlala, on ne peut rien dire sur les morts. Évidemment, ce genre de comportements machistes et hypocrites sont le propre de beaucoup d’hommes, et ça ne mérite certainement pas la torture qu’il a vécue. Les juifs rejoindront mon idée en se focalisant sur chabbat : si seulement Ilan avait respecté sa religion, il ne serait pas sorti ce soir-là. Le hasard, le destin ? Impossible à définir. Mais ce que je veux dire, au fond, c’est qu’ Ilan n’était pas un petit ange, un petit agneau. C’était un garçon comme beaucoup d’autres, avec ses lâchetés, ses défauts bien ordinaires, et certainement de nombreuses qualités. Il m’a semblé que BHL voulait créer un martyr, et contribuer ainsi à donner à cette histoire sordide une valeur d’exemple, presque religieuse. Sur ce point je ne reproche rien au film d’Alexandre Arcady qui n’occulte pas la réalité. Ce qui m’inquiète, c’est plutôt le discours qui peut être tenu autour de l’affaire.

            La vraie histoire, c’est que des abrutis intéressés par le fric ont enlevé un jeune homme inconséquent. Ils ont voulu une rançon mais la famille n’avait pas d’argent, et a prévenu la police. Qui, malgré toutes ses bonnes intentions, est passée à côté, refusant de donner la rançon, ratant de peu l’arrestation de Fofana, quand Ilan était encore en vie, passant ainsi à quelques secondes de sauver la vie du jeune garçon (je ressens moi-même la rage de ce coup manqué et ne peux imaginer ce que la famille a dû vivre, à l’époque, et depuis). Les débiles se sont énervés, encouragés par un leader fou furieux. Qui a fini par brûler vif le pauvre jeune homme qui n’avait rien demandé. Et c’est toute la médiocrité, l’absurdité de la vie qui nous explosent au visage quand on accepte de regarder l’affaire en face. Pour moi c’est ça la vérité sur l’affaire Ilan Halimi. Une histoire d’hommes médiocres, intéressés par l’argent, seule chose qui semblait avoir de la valeur à leurs yeux. Des hommes vulgaires et pas cultivés. Des malades, des dangereux, des violents. Des antisémites aussi, certainement, parce qu’on s’en fout de raffiner avec les définitions. Des types haineux, cons et jaloux, qui ont trouvé, comme d’autres abrutis avant eux, que les juifs permettaient d’expliquer en grande partie le ratage de leur vie.

            Je ne sais pas si on peut vraiment traiter cette affaire comme un fait de société. C’était le propos officiel lors de la projection du film. N’est-ce pas donner trop d’envergure à ce qui n’est, malheureusement ou heureusement, qu’un tragique événement ?

De nombreux juifs ont trouvé qu’il était scandaleux qu’on n’ait pas assez parlé d’antisémitisme pour qualifier l’affaire. De nombreux non-juifs ont trouvé qu’on ne parlait que de ça. Et beaucoup se sont demandé « est-ce qu’on aurait fait autant de foin pour mon enfant? » c’est ainsi que commence l’antisémitisme.

            Un cercle vicieux, au sens premier. On ne se sortira donc jamais de toute cette haine? c’est la question que je me suis posée après avoir vu le film. Est-ce que les gens ne vont pas se braquer en le voyant ? les juifs ne vont-ils pas se sentir encore plus légitimes de crier sans cesse à la persécution ? et reprendre les lamentations du peuple tristement élu, élu pour être maudit. Ah malheur de malheur, qui renforce l’appartenance qui renforce la haine des autres qui renforce l’appartenance, et on s’en sort pas, on s’en sortira donc jamais, c’est ça. Depuis des millénaires on n’a toujours pas avancé, tu m’aimes pas je m’en vais, j’aurais bien voulu t’aimer mais puisque tu m’aimes pas je te détesterai, et toi tu me détesteras encore plus de croire que je te déteste, et ainsi nous serons ennemis, nous, pourtant humains, qui aurions pu être heureux, amis, amants, on aurait pu mais on a préféré se buter les uns les autres parce que t’as dit que ma mère nanère, parce que t’as une maison plus grande, et que d’abord t’es moche. Puis on vient nous expliquer tout ça avec des théories, on enrobe notre connerie profonde en concepts, des types font des thèses, écrivent des livres.

            Est-ce possible de s’aimer les uns les autres ? il semble que non. c’est triste à dire, mais vraiment, je suis de plus en plus persuadée que non. Nous vivons dans un pays libre, où, pourtant, des gens croient encore qu’on ne peut pas aimer quelqu’un parce qu’il n’a pas la bonne ascendance. Quand j’ai fait ce constat, je me suis dit qu’on était loin du compte. Mais finalement, avant de s’aimer tous les uns les autres, on pourrait commencer par ne pas se détester. Ce serait déjà une bonne étape.

Albert Cohen écrit ainsi, à la fin de son livre que j’ai déjà cité, au magnifique titre inspiré de Villon, « Ô vous, frères humains », il écrit donc :

         Oui, frères, ne plus haïr, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne plus haïr importe plus que l’amour du prochain, amour auquel j’ai cru en ma jeunesse, et j’en ai la nostalgie, et j’en sais l’attrait et le charme, et il me tente parfois, cet amour, émouvant de beauté, mais comment le prendre au sérieux, comment y croire ? Comment d’amour véritable, amour prêt au renoncement et à la privation, amour plus fort que l’attachement à soi-même, amour plus fort que la mort, car sans cesse je pense à l’aimée après ma mort, et saura-t-elle se défendre lorsque je ne serai plus auprès d’elle, comment de cet amour que tu as pour ceux que tu aimes en vérité, de cet amour qui est vrai, car tu vis avec tes aimés, tu les connais, et ton âme s’est attachée à leur âme, et en vérité tu les chéris, et ils sont tes prochains, comment de cette sublime préférence de l’autre, de cet amour qui est constant tremblement de perdre l’être aimé, de le perdre par sa mort ou par ta mort, comment d’un tel amour, seul digne de ce nom, comment de cet amour sacré sincèrement aimer des inconnus par milliers ou millions ? En vérité, il y a deux amours, le vrai pour les bien-aimés, et le faux pour les autres, l’amour dit du prochain. Ah, comme ils aiment peu et comme ils se contentent de peu, les aimants du prochain.

 

            En vérité, je vous le dis, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne pas haïr importe plus que l’illusoire amour du prochain, imaginaire amour, mensonge à soi-même, amour dilué, esthétique amour tout d’apparat, léger amour à tous donné, et c’est-à-dire à personne, amour indifférent, angélique cantique, théâtrale déclaration, amour de soi et quête d’une présomptueuse sainteté, vanité et poursuite du vent, dangereux amour mainteneur d’ injustice par ce trompeur amour fardée et justifiée, ô affreuse coexistence de l’amour du prochain et de l’injustice, stérile amour qui au long de deux mille années n’a empêché ni les guerres et leurs tueries, ni les bûchers de l’Inquisition, ni les pogromes, ni l’énorme assassinat allemand, ô affreuse coexistence de l’amour du prochain et de la haine.

 

            Ô vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et à jamais compassés et muets en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour de paroles, amour dont nous avons longuement goûté au cours des siècles et nous savons ce qu’il vaut, bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine.

 

Et Didier Halimi a eu ces mots, lors du procès, après avoir regardé un à un les 27 accusés : « Quand je les regarde, je ne ressens pas de haine, mais seulement une immense tristesse. »

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 PS : tout à l’heure, alors que je ruminais l’histoire après avoir marché longtemps, j’ai pris, pour une des premières fois, et me sentant comme entraînée à le faire, j’ai pris, donc, le RER B à la station Luxembourg. C’était pour ne pas marcher jusqu’à Châtelet, il faisait un peu froid. D’habitude, je marche. Quand je suis arrivée sur le quai, ça m’a sauté aux yeux. Je crois beaucoup aux signes.

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Strange now to think of you, gone without corsets & eyes, while I walk on the sunny pavement of Greenwich Village. – See more at: http://www.poets.org/viewmedia.php/prmMID/15307#sthash.1KS5UBnd.dpuf
Strange now to think of you, gone without corsets & eyes, while I walk on the sunny pavement of Greenwich Village. – See more at: http://www.poets.org/viewmedia.php/prmMID/15307#sthash.1KS5UBnd.dpuf

 Strange now to think of you, while I walk on the sunny pavement of Greenwich Village.

And you’re out, Death let you out, Death had the Mercy, you’re done with your century, done with God, done with the path thru it–Done with yourself at last–Pure –Back to the Babe dark before your Father, before us all–before the world– There, rest. No more suffering for you.

Kaddish, Allen Ginsberg

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Un sentiment d’inappartenance

            Téléphoner en conduisant est interdit, du moins quand on n’a pas de kit mains libres. Les gens finissent par l’apprendre le jour où on leur retire 3 points sur leur permis. Ils se plaignent, mais la maréchaussée leur a peut-être sauvé la vie. Ainsi de ce jeune homme qui mourut alors qu’il téléphonait à sa mère au volant. Elle entendit tout l’accident.

Le jeune homme était prêtre.

Pour casser un peu le morne silence qui plomba notre table suite à cette anecdote, je dis : « au moins, il n’a pas dû avoir peur de la mort ».

« Mais qu’est-ce que tu en sais ?

– J’en sais que j’en sais pas grand chose, mais que si les religions ont été inventées, c’est quand même surtout pour lutter contre la peur de la mort, qui est notre plus grande angoisse.

– Mais toi, tu as peur de mourir ?

– Oh, j’y pense simplement 30 fois par jour, mais ça va. Et je pense que si j’étais croyante, ça irait beaucoup mieux, mais je n’arrive pas à m’y résoudre. Je ne serais pas dupe de moi-même. »

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            C’est difficile de parler de religion. Chacun voudrait régler ça par une petite phrase bien cinglante. Athée, j’en ai une à sortir, et je vais pas me gêner d’ailleurs : « Les religions, comme les idéologies qui en ont hérité tous les vices, se réduisent à une croisade contre l’humour ». C’est de Cioran.

            Mon oncle pense que tout s’explique par l’alcool qu’ingurgitaient nos chers ancêtres. « Ca leur a brouillé le cerveau, et on vit toujours sur les révélations débiles de ces ivrognes ». Je dois reconnaître également que la simple idée qu’un illuminé ait pu changer le cours du monde parce qu’il a raconté des histoires au VIIème siècle me fascine. Mais si les Juifs se moquaient de celui-là, c’est peut-être qu’à l’époque, ils tenaient pour acquise une autre histoire, simplement parce qu’elle était ancienne. « Plus c’est vieux et plus c’est sûr ! » Et on étudie doctement des livres hérités de la folie des anciens. De vieux messieurs à lunettes se penchent avec sérieux sur des sornettes. On en fait tout un plat. Le monde est vraiment fou.

            « Ah ouais, on est fous ? ah c’est sûr, toi t’es athée, tu te crois supérieure…mais t’es juste vide ! t’as rien dans ta vie. Et puis je vais te dire, tu vas te suicider, parce que ouais, sans la religion, ben on se suicide tous. Mais vas-y, pense que je suis bête. Simplement ma ptite, quelque chose qui existe depuis des millénaires, c’est pas toi avec tes 23 ans (non, non pitié, je n’ai que 22 ans !!) qui va pouvoir le changer. « 

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            « Je vais me suicider alors ? vive la charité chrétienne. vive l’amour ! vous dites tous que vos religions ne sont qu’amour, et vous passez votre temps à vous tuer. À choisir, je trouve que les athées font moins de mal, puisqu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes. Les autres ne supportent pas qu’on leur fasse entrevoir la possibilité que leur vie est bâtie sur du vent. Alors ils deviennent agressifs. Comme toi finalement. »

            Bon, je n’ai jamais réussi à dire ça. (Ne pas provoquer des gens qui croient au paradis. et qui croient en plus qu’on peut aller au paradis en tuant d’autres gens qui eux iront forcément en enfer, même s’ils ont rien fait, parce qu’ils n’ont rien fait même).

Le monde est fou.

            J’ai fini par trouver le sentiment qui résume bien mon attitude à l’égard de tout ça : l’inappartenance. Je fais des efforts pour comprendre les religions, et plus je lis, plus je m’intéresse, plus je sens un étau qui se resserre sur moi, qui me fait comprendre dans quelle étroitesse d’esprit, dans quelle peur on peut vivre dès qu’on s’attache de trop à un dogme. Je parle pour moi. J’imagine que plein de gens vont me dire qu’ils se sentent follement épanouis de faire leurs prières et de pas manger ceci ou cela avec la conviction qu’on leur en sera reconnaissant et qu’ils pourront gambader dans de vertes prairies pour toujours. Mais dès que je me penche un peu sur la religion, en espérant secrètement avoir enfin une révélation (ça simplifierait le problème, moi aussi j’aimerais pouvoir gambader à l’infini), je retrouve ce mal au ventre, cette impression d’absurdité.

            Alors j’ai tapé dans Google « sentiment d’inappartenance », pour voir s’il n’y aurait pas une religion adaptée à ça (pourquoi personne n’a inventé religissimo ?). J’ai trouvé que la formule exacte avait notamment été écrite par Cioran, dans un livre au titre follement enthousiasmant : De l’inconvénient d’être né.

Je vous cite quelques phrases, comme ça, pour donner le ton :

Le même sentiment d’inappartenance, de jeu inutile, où que j’aille: je feins de m’intéresser à ce qui ne m’importe guère, je me trémousse par automatisme ou par charité, sans jamais être dans le coup, sans jamais être quelque part. Ce qui m’attire est ailleurs, et cet ailleurs je ne sais ce qu’il est.

Plus on vit, moins il semble utile d’avoir vécu.

 » Est ce que j’ai la gueule de quelqu’un qui doit faire quelque chose ici-bas ?  » — Voilà ce que j’aurai envie de répondre aux indiscrets qui m’interrogent sur mes activités.

 Si, à mesure qu’on vieillit, on fouille de plus en plus son propre passé au détriment des « problèmes « , c’est sans doute parce qu’il est plus facile de remuer des souvenirs que des idées.

 Les inconsolations de toute sorte passent, mais le fond dont elles procèdent subsiste toujours, et rien n’a de prise sur lui. Il est inattaquable et inaltérable. Il est notre fatum.

 Que faites vous du matin au soir ?
– Je me subis.

            J’ai fini par m’endormir là-dessus, en espérant quand même ne pas faire de rêves trop déprimants. Ce matin, j’ai pris mon petit-déjeuner et quand je suis allée voir mes mails, j’ai lu celui d’un ami qui me parlait de l’organisation des vacances pour cet été. Il va falloir se décider. Quand partir, quand rester, que faire ? prendre des billets d’avion, et puis dans pas trop longtemps, parce qu’après ça devient de plus en plus cher. Et là, je me suis dit qu’en fait, je n’étais pas du tout malheureuse. Oui, je m’enthousiasme à la perspective de revoir des amis que je n’ai pas vus depuis longtemps, de retourner aux États-Unis, de pouvoir me baigner (rien que ça !). D’ailleurs, j’y repense ! cette nuit j’ai rêvé que je choisissais un hôtel à Nice pour pouvoir y passer quelques semaines.

            En fait, je crois que je suis victime depuis trop longtemps de l’assurance de la religion. Nabokov a écrit dans sa Préface de Lolita que l’Amérique puritaine de l’époque connaissait trois tabous. Outre la pédophilie et l’inceste abordés dans son livre, il y avait le « mariage mixte retentissant et glorieux, produisant une multitude d’enfants et de petits-enfants ; et un athée endurci à la vie heureuse et utile, mourant dans son sommeil à l’âge de 106 ans».

             Quand je repense à cette phrase perfide du type qui m’a prédit mon suicide d’un air faussement détaché (je lui attribue sans doute trop de mauvaises intentions), je me dis que finalement « rien n’est nouveau sous le soleil ».

Ça vous embête tant que ça qu’on soit heureux et qu’on trouve du sens à notre vie, tout en sachant qu’on est mortels ?

À la fin j’en ai assez de tous ces gens qui nous culpabilisent de pas être aussi cons qu’eux. Oui c’est peut-être méchant et intolérant, mais au moins c’est direct. Marre des attaques indirectes qui cherchent à nous faire sentir tellement mal qu’on tombe dans le premier piège à gogos venu. Oui j’aurais aimé avoir une révélation. Eh ben j’en ai pas eu.

Mais je vois pas pourquoi je devrais me pendre pour autant. La vie est belle, j’aime bien manger du pâté, je perds pas mon temps dans les églises le dimanche, j’épouserai qui je veux, je me tuerai si je veux, je vivrai si je veux.

« Ah la vie bornée ! « si je veux » gnagnagna. espèce de gamine gâtée. Bouffée par l’individualisme. Sans horizon, sans espoir. »

On en arrive finalement au plus important : pourquoi seule la religion pourrait-elle sortir l’homme de sa finitude ?

Je crois aux forces de l’esprit, je pense que la simple conscience de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, la connaissance de l’histoire ou  l’amour de la littérature peuvent nous élever au-delà de nous-mêmes. Et puis je suis pas la seule, d’ailleurs.

http://www.ted.com/talks/alain_de_botton_atheism_2_0.html

J’ai mis du temps à comprendre que j’étais profondément athée, mais je ne méprise pas les croyants, malgré tout ce que j’ai pu dire. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment on peut croire, mais eux n’arrivent pas à comprendre comment on peut ne pas croire. Cette mutuelle incompréhension, qu’elle reste muette. Qu’on arrête de se balancer des vacheries à la tête (« tu vas te tuer ! ta vie est nulle ! » « et toi t’iras au néant ! parce que le paradis, c’est dans tes rêves nanère ! »).

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Continuons donc à vivre en paix….en espérant quand même qu’un jour ou l’autre, ces abrutis de croyants comprendront enfin leur connerie profonde et arrêteront de nous prendre la tête avec les délires alcoolisés de nos ancêtres du désert !

 Aimez-vous les uns les autres, bordel de dieu. Amen.

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Non, je ne termine pas là-dessus. Si j’avais fait ça, on croirait encore qu’il existe un fossé entre les athées et les croyants. Mais je pense que c’est faux. Cioran a écrit dans ses Cahiers qu’il était « un incroyant qui ne lit que des penseurs religieux. La raison profonde en est qu’eux seuls ont touché à certains abîmes. Les « laïques » y sont réfractaires ou impropres. »

C’est là, le vrai problème. « Vous n’avez pas le monopole de la métaphysique », devrait-on dire aux croyants. Si j’ai tant voulu avoir une révélation, c’est parce que je ne supportais pas l’image que me renvoyaient mes lectures. Mais tout cela vient d’une conception très étriquée de l’opposition athée/croyant. C’est ainsi que Cioran ne se reconnaissait ni dans la religion, ni dans l’athéisme :

Je ne suis sans doute pas qualifié pour faire l’apologie de la foi, je sais néanmoins que l’insensibilité aux problèmes religieux est le signe même de la nullité.

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La Lutte de Jacob avec l’Ange (1865), par Alexander Louis Leloir

« Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : Lâche-moi, car l’aurore est levée, mais Jacob répondit : Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? – Jacob, répondit-il. Il reprit : On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté. Jacob fit cette demande : Révèle-moi ton nom, je te prie, mais il répondit : Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. »

Genèse 32, 24-32

Et puis, enfin, un passage des Misérables, « L’évêque en présence d’une lumière inconnue », dans lequel Monseigneur Bienvenü rencontre un vieillard, qui a été révolutionnaire (ouh!!!). L’évêque, qui est issu de la petite aristocratie d’Aix, garde une sainte horreur de la Révolution. Il prend quand même sur lui quand il apprend que l’homme, athée (comme de juste), est mourant. Voici l’histoire de leur rencontre :

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Il y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire. Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien conventionnel. Il se nommait G.

On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une sorte d’horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela ? Cela existait du temps qu’on se tutoyait et qu’on disait : Citoyen. Cet homme était à peu près un monstre. Il n’avait pas voté la mort du roi, mais presque. C’était un quasi-régicide. Il avait été terrible. Comment, au retour des princes légitimes, n’avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale ? On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de la clémence, soit ; mais un bon bannissement à vie. Un exemple enfin ! etc., etc. C’était un athée d’ailleurs, comme tous ces gens-là. — Commérages des oies sur le vautour.

Était-ce du reste un vautour que G. ? Oui, si l’on en jugeait par ce qu’il y avait de farouche dans sa solitude. N’ayant pas voté la mort du roi, il n’avait pas été compris dans les décrets d’exil et avait pu rester en France.

Il habitait, à trois quarts d’heure de la ville, loin de tout hameau, loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d’un vallon très sauvage. Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un repaire. Pas de voisins ; pas même de passants. Depuis qu’il demeurait dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l’herbe. On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau.

Pourtant l’évêque songeait, et de temps en temps regardait l’horizon à l’endroit où un bouquet d’arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il disait : Il y a là une âme qui est seule.

Et au fond de sa pensée il ajoutait : Je lui dois ma visite.

Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible, et presque repoussante. Car au fond, il partageait l’impression générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu’il s’en rendît clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu’exprime si bien le mot éloignement.

Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. Mais quelle brebis !

Le bon évêque était perplexe. Quelquefois il allait de ce côté-là, puis il revenait.

Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu’une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était venu chercher un médecin ; que le vieux scélérat se mourait, que la paralysie le gagnait, et qu’il ne passerait pas la nuit. — Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns.

L’évêque prit son bâton, mit son pardessus, à cause de sa soutane un peu trop usée, comme nous l’avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler, et partit.

Le soleil déclinait et touchait presque à l’horizon, quand l’évêque arriva à l’endroit excommunié. Il reconnut avec un certain battement de cœur qu’il était près de la tanière. Il enjamba un fossé, franchit une haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une haute broussaille, il aperçut la caverne.

C’était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une treille clouée à la façade.

Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.

Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit pâtre. Il tendait au vieillard une jatte de lait.

Pendant que l’évêque regardait, le vieillard éleva la voix : — Merci, dit-il, je n’ai plus besoin de rien. Et son sourire quitta le soleil pour s’arrêter sur l’enfant.

L’évêque s’avança. Au bruit qu’il fit en marchant, le vieux homme assis tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise qu’on peut avoir après une longue vie.

— Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu’on entre chez moi. Qui êtes-vous, monsieur ?

L’évêque répondit :

— Je me nomme Bienvenü Myriel.

— Bienvenü Myriel ! j’ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c’est vous que le peuple appelle Monseigneur Bienvenü ?

— C’est moi.

Le vieillard reprit avec un demi-sourire :

— En ce cas, vous êtes mon évêque ?

— Un peu.

— Entrez, monsieur.

Le conventionnel tendit la main à l’évêque, mais l’évêque ne la prit pas. L’évêque se borna à dire :

— Je suis satisfait de voir qu’on m’avait trompé. Vous ne me semblez, certes, pas malade.

— Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir.

Il fit une pause, et dit :

— Je mourrai dans trois heures.

Puis il reprit :

— Je suis un peu médecin ; je sais de quelle façon la dernière heure vient. Hier, je n’avais que les pieds froids ; aujourd’hui, le froid a gagné les genoux ; maintenant je le sens qui monte jusqu’à la ceinture ; quand il sera au cœur, je m’arrêterai. Le soleil est beau, n’est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d’œil sur les choses. Vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce moment-là ait des témoins. On a des manies ; j’aurais voulu aller jusqu’à l’aube. Mais je sais que j’en ai à peine pour trois heures. Il fera nuit. Au fait, qu’importe ! Finir est une affaire simple. On n’a pas besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai à la belle étoile.

Le vieillard se tourna vers le pâtre.

— Toi, va te coucher. Tu as veillé l’autre nuit, tu es fatigué.

L’enfant rentra dans la cabane.

Le vieillard le suivit des yeux, et ajouta, comme se parlant à lui-même :

— Pendant qu’il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage.

L’évêque n’était pas ému comme il semble qu’il aurait pu l’être. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir ; disons tout, car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste, lui qui, dans l’occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était presque tenté de répliquer : citoyen. Il lui vint une velléité de familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais qui ne lui était pas habituelle, à lui. Cet homme, après tout, ce conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la terre ; pour la première fois de sa vie peut-être, l’évêque se sentit en humeur de sévérité.

Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste, où l’on eût pu démêler l’humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière.

L’évêque, de son côté, quoiqu’il se gardât ordinairement de la curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l’offense, ne pouvait s’empêcher d’examiner le conventionnel avec une attention qui, n’ayant pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Un conventionnel lui faisait un peu l’effet d’être hors la loi, même hors la loi de charité.

G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces grands octogénaires qui font l’étonnement du physiologiste. La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l’époque. On sentait dans ce vieillard l’homme à l’épreuve. Si près de sa fin il avait conservé tous les gestes de la santé. Il y avait dans son coup d’œil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement d’épaules, de quoi déconcerter la mort. Azraël, l’ange mahométan du sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G. semblait mourir parce qu’il le voulait bien. Il y avait de la liberté dans son agonie. Les jambes seulement étaient immobiles. Les ténèbres le tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. G., en ce grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, marbre par en bas.

Une pierre était là. L’évêque s’y assit. L’exorde fut ex abrupto.

— Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. Vous n’avez toujours pas voté la mort du roi.

Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot : toujours. Il répondit. Tout sourire avait disparu de sa face.

— Ne me félicitez pas trop, monsieur ; j’ai voté la fin du tyran.

C’est l’accent austère en présence de l’accent sévère.

— Que voulez-vous dire ? reprit l’évêque.

— Je veux dire que l’homme a un tyran, l’ignorance. J’ai voté la fin de ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté, qui est l’autorité prise dans le faux, tandis que la science est l’autorité prise dans le vrai. L’homme ne doit être gouverné que par la science.

— Et la conscience, ajouta l’évêque.

— C’est la même chose. La conscience, c’est la quantité de science innée que nous avons en nous.

Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau pour lui.

Le conventionnel poursuivit :

— Quant à Louis XVI, j’ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme ; mais je me sens le devoir d’exterminer le mal. J’ai voté la fin du tyran. C’est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la fin de l’esclavage pour l’homme, la fin de la nuit pour l’enfant. En votant la république, j’ai voté cela. J’ai voté la fraternité, la concorde, l’aurore ! J’ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase des misères, en se renversant sur le genre humain est devenu une urne de joie.

— Joie mêlée, dit l’évêque.

— Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd’hui, après ce fatal retour du passé qu’on nomme 1814, joie disparue. Hélas ! l’œuvre a été incomplète, j’en conviens ; nous avons démoli l’ancien régime dans les faits, nous n’avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire les abus, cela ne suffit pas ; il faut modifier les mœurs. Le moulin n’y est plus, le vent y est encore.

— Vous avez démoli. Démolir peut être utile ; mais je me défie d’une démolition compliquée de colère.

Le droit a sa colère, monsieur l’évêque, et la colère du droit est un élément du progrès. N’importe, et, quoi qu’on en dise, la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avènement du Christ. Incomplète, soit, mais sublime. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales ; elle a adouci les esprits ; elle a calmé, apaisé, éclairé ; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle a été bonne. La révolution française, c’est le sacre de l’humanité.

L’évêque ne put s’empêcher de murmurer :

— Oui ? 93 !

Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre, et, autant qu’un mourant peut s’écrier, il s’écria :

— Ah ! vous y voilà ! 93 ! J’attendais ce mot-là. Un nuage s’est formé pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous faites le procès au coup de tonnerre.

L’évêque sentit, sans se l’avouer peut-être, que quelque chose en lui était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit :

— Le juge parle au nom de la justice ; le prêtre parle au nom de la pitié, qui n’est autre chose qu’une justice plus élevée. Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper.

Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel :

— Louis XVII ?

Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l’évêque :

— Louis XVII ! voyons. Sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l’enfant innocent ? alors soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l’enfant royal ? je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour le seul crime d’avoir été le frère de Cartouche, n’est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d’avoir été le petit-fils de Louis XV.

— Monsieur, dit l’évêque, je n’aime pas ces rapprochements de noms.

— Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux réclamez-vous ?

Il y eut un moment de silence. L’évêque regrettait presque d’être venu, et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé.

Le conventionnel reprit :

— Ah ! monsieur le prêtre, vous n’aimez pas les crudités du vrai. Christ les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son fouet plein d’éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il s’écriait : Sinite parvulos… il ne distinguait pas entre les petits enfants. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d’Hérode. Monsieur, l’innocence est sa couronne à elle-même. L’innocence n’a que faire d’être altesse. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée.

— C’est vrai, dit l’évêque à voix basse.

— J’insiste, continua le conventionnel G. Vous m’avez nommé Louis XVII. Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d’en bas comme sur ceux d’en haut ? J’en suis. Mais alors, je vous l’ai dit, il faut remonter plus haut que 93, et c’est avant Louis XVII qu’il faut commencer nos larmes. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple.

— Je pleure sur tous, dit l’évêque.

— Également ! s’écria G., et, si la balance doit pencher, que ce soit du côté du peuple. Il y a plus longtemps qu’il souffre.

Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue, comme on fait machinalement lorsqu’on interroge et qu’on juge, et interpella l’évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l’agonie. Ce fut presque une explosion.

— Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez, ce n’est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce pays, j’ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors, ne voyant personne que cet enfant qui m’aide. Votre nom est, il est vrai, arrivé confusément jusqu’à moi, et, je dois le dire, pas très mal prononcé ; mais cela ne signifie rien ; les gens habiles ont tant de manières d’en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. À propos, je n’ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l’avez sans doute laissée derrière le taillis, là-bas, à l’embranchement de la route. Je ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m’avez dit que vous étiez l’évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En somme, je vous répète ma question. Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque, c’est-à-dire un prince de l’église, un de ces hommes dorés, armoriés, rentés, qui ont de grosses prébendes, — l’évêché de Digne, quinze mille francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille francs, — qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne chère, qui mangent des poules d’eau le vendredi, qui se pavanent, laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus ! Vous êtes un prélat ; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table, toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et comme les autres vous en jouissez, c’est bien, mais cela en dit trop ou pas assez ; cela ne m’éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m’apporter de la sagesse. À qui est-ce que je parle ? Qui êtes-vous ?

L’évêque baissa la tête et répondit :Vermis sum.

— Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel.

C’était le tour du conventionnel d’être hautain, et de l’évêque d’être humble.

L’évêque reprit avec douceur :

— Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d’eau que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes, en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n’est pas une vertu, que la clémence n’est pas un devoir, et que 93 n’a pas été inexorable.

Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage.

— Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens d’avoir un tort, monsieur. Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je vous dois courtoisie. Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j’ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de ne pas m’en servir. Je vous promets de ne plus en user.

— Je vous remercie, dit l’évêque.

G. reprit :

— Revenons à l’explication que vous me demandiez. Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a été inexorable ?

— Inexorable, oui, dit l’évêque. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ?

— Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum sur les dragonnades ?

La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d’une pointe d’acier. L’évêque en tressaillit, il ne lui vint aucune riposte ; mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique.

Le conventionnel commençait à haleter ; l’asthme de l’agonie, qui se mêle aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix ; cependant il avait encore une parfaite lucidité d’âme dans les yeux. Il continua :

— Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la révolution, qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation humaine, 93, hélas ! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais toute la monarchie, monsieur ? Carrier est un bandit ; mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux ; mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux, mais Saulx-Tavannes, s’il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce, mais quelle épithète m’accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur, monsieur, je plains Marie-Antoinette archiduchesse et reine, mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu’à la ceinture, à un poteau, l’enfant tenu à distance ; le sein se gonflait de lait et le cœur d’angoisse ; le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, agonisait et criait ; et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice : Abjure ! lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur, retenez bien ceci, la révolution française a eu ses raisons. Sa colère sera absoute par l’avenir. Son résultat, c’est le monde meilleur. De ses coups les plus terribles il sort une caresse pour le genre humain. J’abrège. Je m’arrête, j’ai trop beau jeu. D’ailleurs je me meurs.

Et, cessant de regarder l’évêque, le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles :

— Oui, les brutalités du progrès s’appellent révolutions. Quand elles sont finies, on reconnaît ceci : que le genre humain a été rudoyé, mais qu’il a marché.

Le conventionnel ne se doutait pas qu’il venait d’emporter successivement l’un après l’autre tous les retranchements intérieurs de l’évêque. Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement :

— Le progrès doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. C’est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée.

Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Il eut un tremblement. Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il dit presque en bégayant, bas en se parlant à lui-même, l’œil perdu dans les profondeurs :

— Ô toi ! ô idéal ! toi seul existes !

L’évêque eut une sorte d’inexprimable commotion.

Après un silence, le vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit :

— L’infini est. Il est là. Si l’infini n’avait pas de moi, le moi serait sa borne, il ne serait pas infini ; en d’autres termes, il ne serait pas. Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l’infini, c’est Dieu.

Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d’une voix haute et avec le frémissement de l’extase, comme s’il voyait quelqu’un. Quand il eut parlé, ses yeux se fermèrent. L’effort l’avait épuisé. Il était évident qu’il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. Ce qu’il venait de dire l’avait approché de celui qui est dans la mort. L’instant suprême arrivait.

L’évêque le comprit, le moment pressait ; c’était comme prêtre qu’il était venu. De l’extrême froideur, il était passé par degrés à l’émotion extrême ; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et glacée, et se pencha vers le moribond :

— Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu’il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain ?

Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravité où il y avait de l’ombre s’empreignit sur son visage.

— Monsieur l’évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus encore de la dignité de l’âme que de la défaillance des forces, j’ai passé ma vie dans la méditation, l’étude et la contemplation. J’avais soixante ans quand mon pays m’a appelé, et m’a ordonné de me mêler de ses affaires. J’ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus ; il y avait des tyrannies, je les ai détruites ; il y avait des droits et des principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi, je l’ai défendu ; la France était menacée, j’ai offert ma poitrine. Je n’étais pas riche ; je suis pauvre. J’ai été l’un des maîtres de l’État, les caves du Trésor étaient encombrées d’espèces au point qu’on était forcé d’étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l’or et de l’argent ; je dînais rue de l’Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. J’ai secouru les opprimés, j’ai soulagé les souffrants. J’ai déchiré la nappe de l’autel, c’est vrai ; mais c’était pour panser les blessures de la patrie. J’ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière, et j’ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J’ai, dans l’occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. Et il y a, à Peteghem en Flandre, à l’endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d’été, un couvent d’urbanistes, l’abbaye de Sainte-Claire en Beaulieu, que j’ai sauvé en 1793. J’ai fait mon devoir selon mes forces et le bien que j’ai pu. Après quoi j’ai été chassé, traqué, poursuivi, persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris, j’ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné, et j’accepte, ne haïssant personne, l’isolement de la haine. Maintenant, j’ai quatre-vingt-six ans ; je vais mourir. Qu’est-ce que vous venez me demander ?

— Votre bénédiction, dit l’évêque.

Et il s’agenouilla.

Quand l’évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue auguste. Il venait d’expirer.

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L’évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. Il passa toute la nuit en prière. Le lendemain, quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G. ; il se borna à montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants.

Toute allusion à ce « vieux scélérat de G. » le faisait tomber dans une préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection.

Cette « visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales :

« — Était-ce la place d’un évêque que le chevet d’un tel mourant ? Il n’y avait évidemment pas de conversion à attendre. Tous ces révolutionnaires sont relaps. Alors pourquoi y aller ? Qu’a-t-il été regarder là ? Il fallait donc qu’il fût bien curieux d’un emportement d’âme par le diable. »

Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit spirituelle, lui adressa cette saillie : — Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. — Oh ! oh ! voilà une grosse couleur, répondit l’évêque. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau.

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Yves Saint Laurent et le royaume des morts

Cette semaine, j’ai été bouleversée par deux histoires, l’une du passé, l’autre du futur. La première parle d’amour, la seconde de science, mais au sens large. Je commence par la seconde, parce que, chronologiquement, c’est la première que j’ai entendue.

C’était une conférence de Laurent Alexandre, qui nous a parlé sans rire de transhumanisme et de la prochaine « mort de la mort » (c’est d’ailleurs le titre de son livre). Je regarde d’assez loin les découvertes scientifiques. Dès qu’il y a un reportage à la télé, j’ai peur de voir un rat de labo ou des souris couinantes, et je zappe. J’avais quand même lu un numéro du Time de l’an dernier, intitulé « Can Google solve death ? ». Il s’agissait du lancement du programme Calico, une entreprise spécialisée en biotechnologies et qui, grâce à l’expertise de Google en termes de gestion des données, envisage de résoudre les plus grands problèmes de la médecine, et donc, assez vite, de rallonger de façon très significative l’espérance de vie. Jusqu’à quel point ? et si on supprimait la mort ?

Laurent Alexandre nous a dit qu’une personne sur trois aurait un cancer, ce que beaucoup de gens ont retenu. Les twittos se sont plu à reprendre la statistique. Moi, la phrase qui m’a le plus marquée c’était « la personne qui vivra mille ans est déjà née ». Alors j’ai été prise de vertige, ne sachant pas s’il fallait craindre ou souhaiter qu’une telle prophétie se réalise. Je me suis demandé, à un niveau plus modeste, si je dépasserais les 100 ans. J’ai pensé à ma petite cousine qui a 6 mois : « et elle, peut-être qu’elle fêtera ses 1000 ans ? ou disons, ses 150, comme ça, sans problèmes ? ». Et puis très vite des questions bêtes me sont venues « comment on va organiser les repas de famille ? ce sera quoi la famille nucléaire ? » déjà qu’avec 3 ou 4 générations c’est compliqué, alors avec 15, voire plus ! Je me demandais aussi comment on allait faire pour manger, et pour rester sur Terre. J’ai repensé au projet de voyage sans retour sur la Lune. Il y a 22 Français qui veulent le faire. 22 ! c’est peu, mais c’est déjà énorme. Des fous, des allumés, des suicidaires, qui viennent nous expliquer qu’ils ne le sont pas, ce qui est bien la preuve qu’ils le sont. Tous ces gens qui me dépassent de très loin, qui sont capables d’envisager la vie et la mort de façon calme, quand je ne sais même pas ce que je ferai dans 5 mois.

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La conférence était mardi. Puis il y en a eu d’autres, parfois passionnantes (Kevin Warwick, notamment), étonnantes (Alexandre Jardin), mais aussi emmerdifiantes (Acte Trois, représenté par deux guignols qui parlaient du fait de parler en public. L’autotélisme était au rendez-vous, mais le résultat était plutôt raté, agaçant, même).

Si j’ai été bouleversée au début, le mardi donc, la vie quotidienne a vite repris le dessus. Des préoccupations moins métaphysiques m’ont occupé l’esprit. Et puis j’ai vu le film de Jalil Lespert sur Yves Saint Laurent.

J’avais entendu quelques interviews de Guillaume Gallienne, dont certaines phrases ont été reprises par Le Petit Journal (« Ne me montre pas, laisse moi voir »). C’était plutôt bien fait, mais pas non plus si juste que ça. Guillaume Gallienne peut paraître un peu perché, mais il a aussi les moyens de se le permettre. Ce n’est pas un théâtreux de pacotille qui se paye de mots, pas un de ces  artistes à deux francs qui s’habillaient en sarouel quand j’étais au lycée.

D’ailleurs, en parlant de vêtements, il a raconté une anecdote l’autre jour sur Europe 1 : une comédienne lui avait dit « Oh mais en fait ça te va super bien d’être en jean dégueulasse et en T-Shirt ! », phrase entendue par Claude Mathieu, son mentor en théâtre et dans la vie aussi. Elle lui avait demandé de la rejoindre, et puis, dès qu’ils furent à l’écart, elle explosa : « Mais c’est pas possible d’être aussi conne ! juger les gens sur les apparences, au théâtre ! mais on s’en fout de comment tu t’habilles ! que tu sois en jean dégueulasse ou en costard ça n’a aucune importance ! entendre ça au théâtre, quand je repense à X qui était fille de concierge et jouait des rôles de princesse mieux que personne ! » (bon, j’ai oublié qui était la fille en question et de quel rôle il s’agissait, mais l’idée reste la même).

 Ce qui est assez drôle finalement, quand on pense que Saint Laurent était un créateur de mode, et qu’il a passé sa vie à réfléchir aux tenues vestimentaires (à 3 ans il avait déjà réussi à convaincre une de ses tantes de changer de robe car il n’aimait pas celle qu’elle portait). Chanel disait même : « Mon petit, ne sortez jamais de chez vous, même pour cinq minutes, sans que votre mise soit parfaite, bas tirés et tout. C’est peut-être le jour où vous allez rencontrer l’homme de votre vie. » Pour ma part, je préfère le propos de Jallez, dans « La Douceur de la vie »  :

je me suis proposé, comme un sport amusant, d’être aussi chic que possible. (Encore un point sur lequel j’ai changé depuis l’avant-guerre. Je me fichais complètement de ces questions; et je crois que j’avais même un préjugé contre les gens bien vêtus. Fini, cela. J’ai acquis un profond respect de la frivolité. Tout ce qui ajoute du précieux à la vie, tout ce qui l’agrémente et y accroche les instants par des noeuds aimables me paraît digne de soin. tout ce qui fait la nique aux destructeurs de la vie, aux fanatiques du sacrifice et de la mort, aux professeurs des sombres devoirs.)

Dans le film, Guillaume Gallienne est Pierre Bergé, quand Yves Saint Laurent est interprété par Pierre Niney. Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour, une très belle histoire d’amour. Alors on peut critiquer tout le reste, le manque de recherche cinématographique (je ne veux pas me prononcer sur ce sujet, je n’y entends rien), la maladresse avec laquelle le Saint Laurent créateur est montré. Peut-être. C’est vrai qu’on n’a pas un cours d’histoire sur les maisons de couture du second XXgallienneème siècle. Mais on voit deux hommes dans toute la vérité de leur nature, et leur amour, et leur souffrance. C’est déjà pas mal…

 

 En me promenant hier dans Paris, j’ai vu un petit Folio « Lettres à Yves », de Pierre Bergé, évidemment. J’imagine que le libraire l’avait mis en évidence dans sa vitrine pour capter les gens comme moi, qui auraient vu le film récemment. Il a eu raison, j’ai acheté le livre. Je l’ai fini ce matin.

« J’ai perdu le témoin de ma vie, je crains désormais de vivre plus négligemment. » Ces mots de Pline le Jeune ouvrent l’oeuvre, des lettres que Bergé a donc écrites à Yves après sa mort. La première est datée du 5 juin 2008, quatre jours après la disparition de « Monsieur Saint Laurent ».

J’ai aimé ce passage :

À Marrakech un Français m’a dit que le couple que nous formions, toi et moi, l’avait aidé à accepter son homosexualité et à la vivre. Ce n’est pas la première fois qu’on me le dit. Déjà Jean-Paul Gaultier m’avait parlé en ces termes. Chaque fois je suis heureux, même, tu le sais, si je suis opposé à tout communautarisme, à tous ces ghettos comme le quartier du Marais où tout le monde est pédé, le boucher, le teinturier, le boulanger. Je regarde avec stupeur ces rues sans femmes. C’est pour moi aussi étrange que les Juifs qui ne veulent vivre qu’avec les Juifs et les Arabes qu’avec les Arabes. Ce n’est sûrement pas cela que ceux qui ont lutté contre le racisme, l’homophobie, l’antisémitisme ont voulu. En tout cas pas moi. Notre sexualité, nous ne l’avons jamais cachée ni exhibée. Il n’y a pas de honte à avoir, ni de fierté à en tirer même s’il existe la Marche des fiertés. Cela dit, je comprends de quoi il s’agit : la fierté d’avoir gagné le droit d’être homosexuel. Mais n’en faisons pas tout un plat.

Celui-là aussi, pour la belle et juste expression, à la fin :

C’est au Maroc que je me sens le plus près de toi. Je me souviens de ta tristesse lorsque nous quittions ce pays, à peine arrivé à Paris tu courais t’enfermer dans ta chambre et les noces monstrueuses que tu célébrais avec la solitude recommençaient.

et puis cette réflexion sur notre époque, qui m’a particulièrement touchée :

30 avril 2009.

Ce matin j’apprends une nouvelle qui me bouleverse et m’enchante : le manuscrit de Madame Bovary est disponible sur le Net. C’est l’événement le plus stupéfiant depuis qu’on a marché sur la Lune. Bovary, le chef-d’oeuvre des chefs-d’oeuvre, le manuscrit sur lequel Flaubert confronte son martyr et son génie, ses ratures, ses repentirs, ses pages entières balafrées de cicatrices noires, ce travail d’horloger et de boeuf de labour peut donc être admiré, ausculté par des millions de gens à travers le monde ! Je te vois sourire et t’entends me dire : « Arrête avec Flaubert, tu deviens fou. » Fou, oui, d’admiration. Déjà que je ne peux pas regarder le manuscrit du plan de L’Education qui est dans ma bibliothèque sans trembler, alors Bovary ! Je suis heureux de vivre à cette époque, d’assister à de pareils bouleversements. Comme je hais la nostalgie et comme je l’aime cette époque qui ouvre les portes du futur, qui a raccourci l’espace, qui permet d’aller en quelques heures au bout du monde, de téléphoner de n’importe où, d’envoyer et de recevoir des e-mails, qui a placé la culture à un rang jamais atteint, à la science de faire des pas de géant ! Je suis triste de devoir la quitter un jour, j’aimerais tant voir ce qui va survenir.

J’ai un ami qui me disait l’autre jour qu’il avait été triste de voir Madame Bovary chez Emmaüs. Je ne comprenais pas : en quoi était-ce un problème ? au contraire, c’était bien la marque que la littérature est accessible au plus grand nombre ! il faut se réjouir de la facilité avec laquelle on a accès aux plus grands chefs d’oeuvre.

Finalement, Yves Saint Laurent pensait la même chose de la mode. Je cite encore Pierre Bergé :

Si Chanel a donné, comme on dit, la liberté aux femmes, tu leur as donné le pouvoir. Tu avais bien compris que le pouvoir était détenu par les hommes et qu’en faisant passer leurs vêtements sur les épaules des femmes tu leur donnais à elles, le pouvoir. c’est ce que tu as fait : le smoking, la saharienne, le tailleur-pantalon, le caban, le trench-coat en témoignent. Pas la moindre trace d’androgynie. Chacun chez soi. Habillées de la sorte, les femmes développaient leur féminité, dégageaient un trouble érotique. C’est pour cela, Yves, que tu as été avec Chanel le seul couturier de génie. Les autres, mêmes les plus grands, Dior, Balenciaga, Schiaparelli ont campé dans leur panthéon esthétique, ils n’ont pas sauté le pas. Tu le disais, la mode serait une chose bien ennuyeuse si elle ne servait qu’à vêtir les femmes riches. C’est bien pour cela que tu as inventé le prêt-à-porter, que tu as révolutionné l’univers de la mode.

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Dimanche soir, je me sentais bien seule, en lisant les lettres d’amour d’un autre homme, encore vivant, et déjà seul lui aussi. La différence, c’est que j’ai encore la vie devant moi, et une vie peut-être beaucoup plus longue que la sienne. Que se serait-il passé si Yves Saint Laurent et Pierre Bergé avaient vécu à une époque où l’on ne meurt pas, ou alors très vieux ? Seraient-ils restés ensemble 250 ans ? est-ce que le grand amour existe vraiment ? Est-ce que Saint Laurent n’aurait pas fini par réussir à envoyer une statue grecque dans la tête d’un Pierre Bergé, qui ne serait cependant pas mort grâce à la biotechnologie ? à la place, il aurait exigé qu’on lui greffe la tête du dernier gigolo que son amour s’était tapé.

Plutôt que de délirer sur le futur ou de regretter le passé, je devrais me concentrer sur le présent. C’est précisément ce que réussit à faire Pierre Bergé. Son calme et sa lucidité m’impressionnent, lui qui aime notre époque, qui n’a pas peur de la mort, qui souhaite pouvoir bénéficier du suicide assisté sans aller mourir en Suisse.

Dans le film, il y a une scène magnifique où Pierre Bergé va voir Yves Saint Laurent à l’hôpital du Val-de-Grâce. Le jeune homme va mal, il vit ce qu’on appelle banalement une « dépression » suite à l’obligation qu’il a reçue d’effectuer son service militaire (qui le conduirait certainement à aller se battre en Algérie, son pays natal).

 Pierre Bergé lui dit alors cette phrase si simple et si complexe : « Est-ce que tu veux vivre ou mourir ? ».

Même s’il était « l’amant de la mort », Yves Saint Laurent a vécu, et il a créé. Son art le rend immortel. Voici des  mots de Proust, aimés d’Yves Saint Laurent et magnifiquement repris dans le film :

Ce sont les nerveux – et non pas d’autres – qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’oeuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit et surtout ce qu’eux ont souffert pour les lui donner. On peut presque dire que les oeuvres, comme les puits artésiens, montent d’autant plus haut que la souffrance a plus profondément creusé le coeur.

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 J’ai été prise de vertige en début de semaine avec la conférence de Laurent Alexandre.  Je me suis dit que peut-être j’allais vivre ce que l’homme a toujours cherché : l’immortalité. Ces réflexions m’ont donné beaucoup d’angoisses. Et puis c’est l’histoire d’un autre Laurent, non plus prénom mais patronyme sanctifié, qui m’a apporté le calme, malgré toute l’agitation de sa vie.

Le calme, grâce à la fin des Lettres à Yves, que je vous donne ici :

Alors maintenant, maintenant que les courses d’obstacles ont pris fin, que me reste-t-il ? Des souvenirs ? sûrement. Mais je me méfie de la nostalgie et n’ai plus l’âge des projets. Je relis Victor Hugo et médite ce passage de Booz endormi :

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,

Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,

Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l’eau.

Le calme surtout, grâce à ces autres vers du même poème, qui donnent à la vieillesse et à la mort la profondeur et la beauté qui les rendent tolérables, voire désirées :

Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune homme,

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

 Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;

Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l’oeil du vieillard on voit de la lumière.

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