Quand le genre est stylé

S’il est un mot à la mode de nos jours, c’est bien celui-ci. Non, je ne parle pas de « l’idée générale ou classe d’êtres ou d’objets qui possèdent un ensemble de caractères communs », ni de la « gender theory » tant appréciée par les facultés américaines, mais bien de ce petit mot parasite, que l’on entend partout et qui ne veut souvent rien dire.

« Et là elle me fait genre jsuis fatiguée, jpréfère rester chez moi. » La phrase peut manquer d’élégance mais elle demeure compréhensible. Genre signifie ici : elle a joué celle qui est fatiguée et qui préfère rester chez elle, comme si une telle attitude, bien connue, pouvait être immédiatement repérée. Ce n’est donc pas exactement comme si on disait : « Elle m’a annoncé qu’elle était fatiguée et préférait rester chez elle. ». D’ailleurs, dans la première version, le sujet dit bien « chez moi » et non « chez elle », donnant au « genre » la capacité d’introduire un discours direct. (on est sur du discours direct comme diraient certains, mais c’est une autre bataille). Elle me fait genre, c’est l’équivalent du « elle me dit », nuancé cependant par l’idée qu’une telle attitude est assez typique (de quoi, de qui, là demeure l’énigme).

Ce qui pose problème, c’est quand le mot s’invite à des moments inattendus. Le genre, c’est le « like » américain, le « putaing con » du Marseillais (un Marseillais idéal-typique c’est vrai). Le genre idéal, lui, n’existe pas : il est bien là, présent, partout, tout le temps, dans le métro, au travail, à Auchan – oui, la vie peut se résumer à ça.

Le genre est surtout répété, souvent jusqu’à saturation. « Ce matin je vais genre au secrétariat et là je croise André qui me fait genre salut ça va et tout moi je fais genre détaché et je lui réponds genre oui, mais genre rien à foutre pour pas qu’il croie genre je suis intéressé par sa vie. »

Le genre est un mot en évolution constante. A force de l’utiliser, on oublie ce qu’il veut dire. Et c’est comme ça qu’un matin est apparu le « jor ». Il a connu le même destin que l’expression « cas social », devenu « cas soc’ » puis « cassosse », perdant à la fin de ce parcours toute trace de sens. Beaucoup de gens utilisent le mot comme ils diraient « abruti » ou « crétin des Alpes » c’est devenu une insulte parmi d’autres.

On remarquera à ce propos que, si le mot mythomane s’est transformé en « mito », il a gardé, lui, quelques souvenirs de son étymologie et désigne, par extension, toute personne que l’on soupçonne d’un quelconque mensonge voire d’une simple exagération. Un verbe, mitonner, s’est même créé suite à cette dérive langagière, qui ne veut donc pas dire faire cuire à petit feu mais bien mentir ou, au moins, ne pas dire la stricte vérité, enjoliver les choses. Pour reprendre l’exemple précédent, on peut donc considérer qu’André mitonnait quand il faisait genre il ne s’était rien passé en nous croisant l’autre jour, à côté du secrétariat.

Imaginons un peu la version moderne de l’apparition sur scène de Phèdre, à la scène 3 de l’acte I de la pièce éponyme (jor la meuf elle fait style elle a le vocabulaire et tout).

N’allons point plus avant. Demeurons, chère Oenone.
Je ne me soutiens plus ; ma force m’abandonne.
Mes yeux sont éblouis du jour que je revois,
Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi.
Hélas !

Oenone on fait une pause là, je suis crevée, genre jsuis à la limite de l’hypoglycémie, j’ai les yeux tout déglingués par la lumière et les jambes qui tremblent on dirait genre jvais tomber. Le bad !

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent !
Quelle importune main, en formant tous ces noeuds,
A pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux ?
Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me nuire.

Vasy tous ces rubans ces foulards ça me gave, qui c’est qu’a fait tous ces trucs là, dans les cheveux et tout genre star de cinéma…Tout me fait chier, me soule, et genre c’est un complot.

Comme on voit tous ses voeux l’un l’autre se détruire !
Vous−même, condamnant vos injustes desseins,
Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains ;
Vous−même, rappelant votre force première,
Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière,
Vous la voyez, Madame, et prête à vous cacher,
Vous haïssez le jour que vous veniez chercher !

Genre la meuf c’est trop une girouette ! Toi-même tout à l’heure tu fsais genre c’est pas juste et tu demandais qu’on te fasse le brushing ! T’essayais genre de montrer jsuis courageuse et tout, tu voulais t’afficher et faire genre tout va bien… ça y est t’es dehors et tu veux te cacher, t’en veux genre aux autres juste de tregarder !

Mais il y a aussi la version plus chic, car le genre – le « jor » – n’est pas réservé qu’aux « wesh wesh » des collèges. Pour faire simple, tout ce qui vit en dessous de 35 ans est une potentielle victime. Nous irons même plus loin, tant le genre agace aussi ceux qui ne le pratiquent pas….

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient (genre) frappés.

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Un commentaire pour Quand le genre est stylé

  1. Aldric dit :

    Voilà un billet qui n’est pas sans me rappeler un certain blog du Monde (« Langue sauce piquante » pour les lecteurs de ce titre). C’est un compliment.
    Outre une réinterprétation du théâtre classique qui – je crois – pourrait tuer deux ou trois puristes et qui je l’avoue m’a offert un beau moment de rire, il me semble que notre commentatrice avisée met là le doigt sur quelque chose d’essentiel, qui néanmoins échappe à beaucoup : les mots ne sont pas neutre. Je suis de ceux qui considèrent qu’il n’y a pas de synonyme exact : chaque mot a sa nuance exacte, fruit d’évolutions linguistiques et sémantiques. Or ce g… hum… ce type d’usage dénature le mot, le vide de toute sa substance, ne laissant qu’un signe, un signifiant nu.
    Alors un peu de correction que diable ! N’employons que les bons mots pour en faire !

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