L’Inconnu du lac

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Je ne veux pas m’improviser critique de cinéma. J’entends déjà Jean-Pierre Mocky, parlant de « ces petits cons et ces petites connes » qui veulent juger sans jamais rien faire, qui ne savent pas de quoi ils parlent, qui disent du mal, qui comprennent pas, qui sont intellos et j’en passe. Alors, je vais simplement donner mon avis en tant que spectatrice, pour un film qui dérange certainement, même si ce n’est pas dans le sens que j’imaginais au départ.

Je savais qu’Alain Guiraudie avait été primé à Cannes, pour la mise en scène dans la catégorie « Un certain regard » et pour le prix « Queer », c’est-à-dire LGBT (j’ignorais jusqu’alors que ce prix existait). Je savais également que le film était interdit au moins de 16 ans à cause de quelques scènes crues. Pour autant, il est impossible de parler de pornographie, j’y reviendrai. Je ne savais pas quelle était l’histoire, je pensais d’ailleurs qu’il n’y en avait pas, qu’il s’agissait plutôt de tranches de vie ; j’étais loin d’imaginer qu’il puisse être question d’une affaire de meurtre, d’un polar, ou de quoi que ce soit d’effrayant.

Mais commençons par le commencement : toute l’histoire se passe au même endroit – un lac et ses abords – et sur une période très courte – quelques jours au mois de juillet. Les personnages ne sont que des hommes, des gays, qui se retrouvent sur ce coin de plage naturiste. On apprend au détour d’une conversation qu’il n’y a en réalité aucune autorisation à cette pratique : ce lieu, à la fois hors du monde et hors du temps, semble également échapper au droit commun.

Franck est un beau jeune homme d’une trentaine d’années. Le film commence avec lui : habitué des lieux, il revient au lac pour la première fois de l’été. Il remarque vite, assis à l’écart, un homme plus âgé, assez imposant, à l’air triste.

Celui-là c’est Henri : il s’est séparé de sa femme récemment et c’est pourquoi il a déserté la plage de l’autre côté du lac, celles où vont les familles, les gens comme il faut, bref, les hétéros. En changeant de rive, Henri a également viré de bord, même s’il confie à Franck qu’il a déjà eu quelques aventures avec des hommes. Pour autant, il ne cherche pas à draguer, il reste sur ses galets, un peu à l’écart, à contempler le lac et le ballet des hommes nus, qui vont et viennent entre la plage et le bois, ces deux lieux constitutifs de la petite communauté : le premier où l’on se montre, où l’on séduit, le second où l’on se cache pour assouvir ses fantasmes, seul, à deux, voire à plusieurs.

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Henri et Franck se sentent tout de suite proches, et, même si dans le film leurs dialogues sont plutôt laconiques, on sait qu’ils partagent du temps ensemble en dehors du lac puisqu’ils se retrouvent parfois pour dîner. Cet ailleurs n’est jamais montré, et le spectateur se contente d’un huis-clos à ciel ouvert qui devient vite angoissant.

Il y a en effet un troisième personnage important : Michel, « bien foutu mais bizarre » comme le décrit si bien Henri. Franck tombe tout de suite sous le charme de celui-ci, essaye de le séduire avant de se rendre compte qu’il est déjà avec quelqu’un. Déçu, Franck ne s’arrête pas là et reste le soir dans le bois, sur les hauteurs du lac, d’où il peut observer sans qu’on le voie ce couple qui le rend malheureux. On les voit dans l’eau, chahuter. Vite, le chahut semble prendre un drôle de tournant, quand on entend crier « arrête ! » et que l’on réalise que c’est toujours le même qui a la tête sous l’eau. Au bout d’un moment, le silence s’installe, et c’est un homme seul qui sort du lac. En rejoignant sa voiture, Michel découvre qu’un autre que lui est resté au lac plus tard que d’habitude : la voiture de Franck est elle aussi présente.

Le lendemain, on voit la petite serviette et le short bleu ciel de la victime sur la plage ; personne n’y prête attention. Et la vie continue, entre la baignade, la bronzette sur le sable et les accouplements dans les bois.

Alors que Franck a vu le crime, il demeure attiré par l’assassin, peut-être même encore plus qu’avant. Ils se mettent d’ailleurs ensemble, se retrouvent chaque jour et deviennent vite partenaires exclusifs.

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Franck voudrait que cette relation prenne un autre tour : il insiste plusieurs fois pour que Michel vienne dormir chez lui. Celui-ci refuse systématiquement, prétextant que cela gâcherait « le plaisir de se revoir ». Personne n’est dupe de cette excuse, et l’on se demande finalement si Michel n’a pas une vie bien rangée à préserver, une femme, des enfants, qui sait ?  N’aurait-il pas tué son amant précédent pour cette raison ? Aucune réponse ni aucun indices ne seront pourtant donnés. A part, peut-être, le fait que l’autre personnage principal, Henri, le quinquagénaire désabusé qui domine toute cette petite communauté du haut de sa plage de galets,  soit précisément celui qui démasque Michel, alors même qu’il a lui aussi connu une vie de couple, une vie différente de celle que mènent habituellement tous les hommes de ce coin du lac.

Mais que fait la police serait-on tenté de se demander ? C’est oublier que nous sommes dans un ailleurs, et que, si le corps est finalement retrouvé (on voit un hélicoptère survoler le lac à un moment, puis Henri apprend à Franck la découverte), rien ne se passe comme dans la réalité. La présence du monde extérieur se manifeste seulement à travers le rôle de l’enquêteur, un personnage au calme inquiétant. C’est lui qui donne vraiment au film son aspect policier : il représente la raison, la justice, la conscience même.

 Il comprend vite que Franck lui cache quelque chose, et le spectateur le sait également. Cependant, on ne sait jamais si celui-ci cherche à protéger son amant, à protéger son amour, ou à se protéger lui-même de Michel. Il semble désirer la mort, comme pour comprendre au plus près celui qu’il aime passionnément. Franck accepte même une baignade nocturne proposée par Michel, exacte réplique de la scène du meurtre, évoluant ainsi du rôle de témoin caché et amoureux jaloux à celui de personnage principal et amant passionné.

Je ne vous dévoile pas la fin, mais ce qui reste pour moi le meilleur moment du film est une scène, de nuit, où l’enquêteur surprend Franck alors qu’il va monter dans sa voiture. « Vous imaginez la solitude de ce jeune homme ? » lui demande-t-il à propos de la victime. On a du mal en effet à comprendre l’indifférence générale dans laquelle cette disparition a pu avoir lieu. Reviennent en mémoire le pauvre short et la serviette abandonnés, derniers signes de la vie d’un homme dont peu de gens semblent se soucier : on apprend d’ailleurs que personne n’avait signalé sa disparition.

Le seul personnage profondément humain c’est Henri, l’ami sincère et dévoué, qui avoue même à Franck : « quand je te vois approcher, j’ai le cœur qui se serre et pourtant j’ai pas envie de coucher avec toi ».

Pour en revenir à la question de l’homosexualité, puisque c’était là le sujet de départ, elle est très bien traitée, sans clichés ni moralisation. Guiraudie parvient à nous faire apprécier le milieu interlope que représente le bois, à transformer des scènes que l’on pourrait trouver choquantes en des passages très drôles. On s’habitue vite à ce petit rituel : la plage, la baignade, le bois ; on oublie les réserves du début qui nous faisaient voir l’endroit comme un lieu de perdition abominable. (Guiraudie joue d’ailleurs là-dessus, en filmant d’une certaine façon  la première scène dans le bois).

Surtout, le film permet de montrer à quel point les hommes sont égaux. Homos, bis, hétéros, on retrouve les mêmes mécanismes du désir, de l’attente, de la passion, de l’angoisse, de la lâcheté aussi. On pourrait reprendre cette fameuse citation de Musset et la tronquer sans problème :

Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; (toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées) ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.

Les seuls moments purs sont en effet ceux de l’union, au sens le plus trivial du terme. Les relations sexuelles des hommes entre eux se trouvent presque sublimées quand l’un des deux dit à l’autre : « je vais jouir, embrasse moi », ou qu’un homme, à l’apparence un peu gauche, propose à celui qu’il aime en secret, on le devine, de lui faire une fellation. On pourrait se dire que c’est grossier, vulgaire, mais c’est précisément l’inverse : il y a une forme de beauté dans ces actes gratuits, ces dons de soi à l’autre. Et c’est pourquoi on ne saurait parler de pornographie dans ce film.

Cependant, on pourrait également soutenir l’inverse : il y a peut-être un caractère consumériste dans cette relation au sexe, un « tout pour moi du bourgeois jouisseur ». Comme si la libération sexuelle avait finalement produit l’opposé de ses ambitions : une société d’individualistes, où l’autre est simplement considéré comme un objet du désir, souvent éphémère. Tout est vrai et faux à la fois, de même qu’on hésite quant à l’interprétation du peu d’importance que Franck attache à l’utilisation du préservatif : est-ce une simple paresse, une incapacité à se préoccuper de ce qui viendra après ? ou alors est-ce une façon de se donner à son amant totalement, en lui faisant une confiance absolue ? là encore, il y a peut-être un peu des deux. Ce qui est passionnant, c’est qu’en montrant toute la crudité d’un acte sexuel, son aspect mécanique et plutôt repoussant, Alain Guiraudie a réussi à souligner l’incroyable complexité des sentiments humains qui se révèlent par cette union des corps.

On oublie souvent la suite de la citation de Musset. La voici :

On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit :  » J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. »

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Les morts dans ce film ont certainement su ce que c’était d’aimer quand le meurtrier, lui, n’a fait que jouir.

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