Le poème pulvérisé

Lors de notre premier cours de français en khâgne, le professeur nous a distribué un pavé de près de 900 pages, annonçant avec fierté : « comme il n’existait pas de manuel pour les khâgneux, j’en ai créé un ! ». Il s’agissait d’une compilation de textes importants, de critiques, de fiches sur des mouvements littéraires, d’exemples de dissertations ou de commentaires…bref, un livre-somme, très utile et que je garde toujours. Je me souviens aussi qu’il avait insisté sur l’épigraphe du livre, une citation de René Char qu’il affectionnait particulièrement :

 Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.

Il nous flattait. On se sentait appartenir à une communauté, nous étions des gens à part. Les autres ne pouvaient que nous « regarder ». Nous allions connaître le bonheur, le risque, la grande vie. La chance n’existait qu’à peine, puisque nous, nous pouvions l’imposer. « A real man makes his own luck », comme dirait Cal dans Titanic.

C’était vraiment une belle entrée en matière.

Quelque temps plus tard, j’étais chez Mollat et j’examinais un manuel de mathématiques — destiné lui aussi à des élèves de classes préparatoires. Il s’ouvrait par ces mots :

 

Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.

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Je me suis sentie un peu trahie. Autant j’acceptais de partager René Char avec mes quelques camarades de khâgne, autant là, ce livre pouvait être acheté par n’importe qui, et ces mots, que je croyais destinés à des happy few, prenaient un goût désagréable : celui de la banalité. En plus, il s’agissait d’un livre de math. C’était un peu donner de la confiture à des cochons, faire croire à ces esprits bornés qu’ils étaient capables d’atteindre des hauteurs…comme si le reste du monde allait les regarder gribouiller leurs petits exercices d’application, comme si c’était là le bonheur qu’il fallait serrer. Le moyen de devenir ingénieur des ponts et chaussées en 10 leçons… Tu as bien fait de partir, René Char !

Je commençais à penser que c’était la phrase-type des profs de prépa, une façon de brosser les élèves dans le sens du poil pour les faire travailler, en privilégiant l’adresse personnelle par le tutoiement pour faire croire qu’on était quand même uniques. Évidemment, j’allais connaître de nouvelles déconvenues.

Début 2011, c’est la RATP qui, dans un partenariat avec Gallimard, a choisi de ressortir la citation. A côté de tous les messages de prévention du style « Étiquetez tous vos bagages », « Dans le bus, pour être en règle, on valibus » ou encore le plus moralisateur : «  Si chacun fait ses propres règles, tout se dérègle », ce pauvre René paraissait en décalage. On pouvait penser que c’était un message subversif, une façon de nous dire « Tout n’est pas perdu ! », un message d’humanité qui nous parvenait du fond des rames. Mais je commençais à me dire que cette phrase revenait souvent. Je ne l’aimais plus comme aux premiers moments.

Cela me faisait penser aux messages d’adieux que l’on s’envoie plusieurs fois. A force de se jurer que c’est la dernière lettre, que les mots ont une résonance particulière, que tout est fini et que non, je ne reviendrai pas sur ma décision, on devient simplement un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

Les politiques eux aussi aiment cette petite phrase. Ils la sortent à tout bout de champ, à droite comme à gauche. En 1998, Jean-Pierre Soisson l’avait utilisée suite à son élection au conseil régional de Bourgogne pour répondre à ceux qui l’accusaient d’avoir bénéficié des voix du FN. Quel rapport ? on s’en fout, ça fait bien !

Pierre Moscovici est sans doute le champion. Il l’a d’ailleurs dit récemment sur Europe 1, cette citation est « sa devise ». (devise qu’il ne connaît pourtant pas si bien puisqu’il a inversé l’ordre en commençant par aller vers son risque avant de serrer son bonheur, mais après tout pourquoi pas).

En faisant quelques recherches, j’ai découvert que cette intervention à la radio n’était qu’une de ses nombreuses récidives. En 2000, pour répondre à France 3 qui lui demandait si son poste de ministre délégué aux Affaires étrangères n’était pas trop ingrat, il avait répondu : « C’est vrai que la politique, de toute façon, est une belle leçon d’humilité. Je suis un optimiste, je pense toujours aux vers de René Char : “Impose ta chance […].” ».

 En 2009, sur RMC cette fois, alors que le PS allait mal : « Je dis à Martine: “Je suis disponible”, “va vite”, et comme disait René Char, “impose ton risque”. Il n’y a pas de politique sans risque. »

Sur son blog fin 2012 : « Au fond, à l’égard du Financial Times, de The Economist, comme d’une certaine manière en direction des agences de notation, qui, à l’image de Standard & Poors, commencent à comprendre le sens de nos efforts, je serais tenté de citer mon vers favori, de René Char […]. »

Et quelques jours plus tard, il cède à la tentation, pour défendre la Banque Publique d’Investissement à l’Assemblée nationale : «  Olivier Faure a évoqué la politique économique du gouvernement. Cela me fait toujours penser à ce vers de René Char […]. Oui, nous avons fait de bons choix pour le pays, mais cela demandera un peu de temps pour en voir les fruits. »

Manpower aussi a jugé bon de reprendre la phrase à son compte. Selon eux, « la chance joue un grand rôle dans un parcours professionnel. C’est ce que pensent 84% des personnes interrogées par un réseau professionnel dans le cadre d’une étude réalisée dans 15 pays. ». Et de citer René Char, pour appuyer LinkedIn.

Les auteurs de blogs en tous genres se l’approprient pour parler de leur crises de la trentaine, ou aborder l’actualité, en précisant chaque fois sur un air inspiré que « cette phrase résonne particulièrement bien aujourd’hui ». De « la ziza du 56 » au plus chic « Esprits nomades », René Char a su conquérir la toile.

Dernière sortie en date, le 14 juillet 2013, lors du dévoilement de la nouvelle Marianne (le timbre) par François Hollande. Voici les paroles de notre Président, alors qu’il s’adressait aux deux lycéens présents sur la tribune qui avaient participé au vote :

« Une douce Marianne, harmonieuse, pour une France déterminée. La jeunesse est la priorité de mon mandat et ce timbre en est l’illustration. Vous avez choisi une Marianne, symbole de la République, et la vouloir jeune, c’est un présage, parce que c’est une France déterminée que vous avez choisie, une France volontaire, une France qui voit loin, une France qui veut construire son propre destin, une France qui fait en sorte que la jeunesse soit sa promesse »

avant de conclure, comme de juste, par ces mots rares :

 « Impose ta chance, sers (sic) ton bonheur, va vers ton risque et alors (sic) à te regarder, ils s’habitueront ».

C’est un peu comme le téléphone arabe, à force de répéter cette phrase, on la recompose. Peut-être que dans 10 ans on dira « Impose ta danse, sers mon malheur et va vers le risque et alors les autres comprendront à force de te regarder ».

Arrêtons notre Char ! et plutôt que de nous flatter sans cesse d’être au-dessus des autres, acceptons enfin – et c’est sans doute plus difficile – que nous sommes comme tout le monde, que nous connaissons rarement le bonheur ou le risque et que c’est à cela que l’on s’est surtout habitué.

Dans « Commune présence », René Char s’adresse encore à nous directement, familièrement, mais cette fois pour éprouver notre humilité. Sans doute est-ce la raison pour laquelle on ne trouve pas ces mots dans les couloirs du métro ou sur les blogs des ministres. Voici les premiers vers :

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 Tu es pressé d’écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S’il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie

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2 commentaires pour Le poème pulvérisé

  1. Aldric dit :

    « Le cœur a ses raisons que la raison ignore » Pascal. Certes. Mais combien savent encore que cette citation n’a rien à voir avec le fait que l’amour rend aveugle ou autre guimauves du genre, mais s’insère dans un développement sur la foi et le fait que celle-ci se définit comme Dieu sensible au cœur et non pas la raison. Cela me semble relever du même mouvement. Deux remarques à ce propos.
    En premier lieu le fait que nous fonctionnons de plus en plus sur la base d’informations fragmentaires. Les raisons sont multiples (impératifs productivistes, une certaine passivité intellectuelle…) mais c’est moins anodin qu’on ne le pense : isolée, une phrase peut en venir à trahir le texte auquel elle appartenait.
    Comment ? Une pique contre les journalistes ? Non!

    Bon d’accord : c’est bien au monde de l’information que je pense particulièrement en disant cela. Car – c’est ma seconde remarque – un sujet est parfois fondé sur une bribe de trace de témoignage. Se monte alors un soufflet qui gonfle et enfle… à partir de rien. La souris qui accouche d’une montagne, vous voyez l’idée ?
    La conséquence nous est démontrée ici : on perd le sens originel, on perd ce qui faisait l’intérêt de la phrase de départ et l’on a plus guère qu’un passe-partout qui ira bientôt farcir les copies des bacheliers (bon, d’accord, là je force un peu le trait, mais enfin, peut-être pas tant que cela).
    Alors, lisons et gardons les belles phrases des autres pour les moments et les lieux où elles ont véritablement de l’intérêt. Elles n’en seront que plus belles.

  2. J’ai énormément aimé votre article sur le fond et la forme. Comme beaucoup j’adore cet aphorisme de René Char, comme certains, moins nombreux sans doute, je sais que son sens n’est pas nécessairement celui que j’ai plaisir à lui donner. Mais peu importe. L’essentiel n’est-il pas qu’elle résonne et/ou raisonne ? Que chacun y trouve la signification qui lui est essentielle.
    Je pense que cela ne va pas beaucoup vous plaire mais sachez que cette phrase a eu l’honneur d’un carré Hermès. Je ne sais pas ce que René Char en aurait pensé…
    Voici à quoi il ressemble, respectivement en rose, en vert amande et en noir…
    http://hermescollection.blogspot.fr/2016/07/impose-ta-chance-en-rose.html
    http://hermescollection.blogspot.fr/2016/07/wanted-impose-ta-chance-en-vert.html
    http://hermescollection.blogspot.fr/2016/07/impose-ta-chance-en-noir.html

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