L’appel du large

bd_courbet_vague

Depuis quelque temps, les gens m’appellent Marine. Bon, les gens, j’exagère. Certains, qui me connaissent à peine. Mais des gens que je connais à peine, ça fait un moment que j’en côtoie et cette confusion ne s’était jamais produite à une telle fréquence.

Je n’y ai pas prêté attention la première fois, ni même peut-être la deuxième. Mais au bout d’un certain temps, je me suis posé des questions…qui ont vite trouvé une réponse.

Il y a quelques mois, dans le hall d’une maison d’édition, j’ai surpris une conversation entre deux personnes de l’accueil. Elle se terminait par « moi je l’aime bien Marine », et le type a rajouté quelque chose sur son physique du style elle est bien elle est blonde – et j’exagère à peine.

Cette Marine, c’est Madame Le Pen. Pourquoi est-ce qu’on l’appelle Marine ? A ceux qui me répondront « parce que c’est son prénom » je peux déjà dire que c’est faux, son vrai prénom étant Gilberte. Non je plaisante. Elle s’appelle Marion Anne Perrine, et Marine est son prénom d’usage. C’était bien la peine de lui en donner 3. Si on l’appelle donc par son prénom d’usage, c’est parce qu’elle l’a voulu. La vague bleue marine, « les gars dla Marine », les « marinistes »….tout ce vocabulaire a été conçu par le Front national dans une sorte de plan com’ axé dédiabolisation. En l’appelant Marine, on oublie Le Pen, ce qui est déjà énorme. On lui donne aussi un côté sympa, accessible, loin du protocole que l’on associe aux hommes politiques. Marine c’est ma copine, ou au moins ça pourrait l’être.

La personnalisation d’un parti, l’adoration d’un individu….c’est curieux, j’ai déjà entendu ça quelque part. Ah, oui ! le Front de gauche. Pendant la campagne présidentielle et même après, combien de fois a-t-on entendu que Jean-Luc Mélenchon « galvanisait » les foules, qu’il était un gourou, une rock-star, que tout tenait à lui, qu’il était centré sur sa personne et ainsi de suite. Il y avait peut-être du vrai : un parti politique a sans doute besoin de figures fortes, de gens capables de porter le drapeau. Et le fait de savoir parler en public, de se faire comprendre par tous, de rendre plus simples des affaires que l’on tient habituellement pour complexes afin que ce bonhomme de peuple ne s’en mêle pas, tout cela est assez rare pour être remarqué, et mis en valeur.

Mais pourquoi n’a-t-on rien dit sur cette bonne vieille Marine, qui a quand même créé un rassemblement à son nom pour les législatives ? il est vrai qu’elle ne galvanise pas les foules. Ses meetings sont ennuyeux au possible, on l’entend réciter ses petites fiches bristol qui lui disent comment cracher sa haine sans trop choquer le bourgeois, ou le journaliste — ce qui est parfois équivalent. En réponse, des mamies agitent des bristols passés à la bombe rouge (le fameux « carton rouge ») qu’on leur a distribués à l’entrée avec un brumisateur. Et puis il y a des jeunes qui se radinent sur scène à la fin pour beugler la Marseillaise, et qu’on se dise tous « ah c’est un parti qui se renouvelle, vlà que la jeunesse prend la relève ! ».

Parlons-en de la jeunesse au FN. C’est un de leurs arguments majeurs. La nièce de Mme Le Pen, au doux nom si républicain, est jeune. Heureusement pour elle, car on ne sait pas ce qu’on aurait pu dire d’autre à son sujet. Et elle a été élue députée : vive la démocratie.

Etienne Bousquet (oui oui)- Cassagne avait lui aussi l’argument de la jeunesse. 23 ans, un physique de représentant en shampooing, des parents agriculteurs, que demander de plus ? peut-être un blog. Il n’y a je crois qu’un seul article, une présentation de lui-même qui commence, vous le devinerez, par la mention de sa date de naissance. Quelques lignes plus loin il tire sa révérence au grand chef : « Jean-Marie Le Pen qui est pour moi un des plus grands hommes politiques de ces cinquante dernières années, si ce n’est le plus grand !! » il aurait pu rajouter un autre point d’exclamation, ça aurait donné encore plus de poids à l’argumentation. Mais il n’oublie pas la cheftaine, quand il rappelle le Congrès de Tours : « Ce congrès a consacré Marine présidente du Front National et candidate à l’élection présidentielle. » ou qu’il évoque la formidable envolée de son parti : « Ce dynamisme est dû en grande partie à la figure emblématique de Marine ».

Évidemment, qu’un jeune frontiste défende les Le Pen, ce n’est pas très étonnant, ni même inquiétant ; la France a toujours eu sa portion d’abrutis mais elle a quand même avancé. Ce qui est plus délicat, c’est qu’on n’ose plus les appeler abrutis. Je suis sûre que vous vous êtes dit que j’exagérais. « Ce sont des gens qui souffrent ! » peut-on entendre partout. On ne veut plus de « moralisation », parce que ces personnes ne méritent pas l’opprobre. Pourquoi ? parce que leur capitaine est sympathique et a des cheveux blonds ? non, la réponse est bien plus simple : parce qu’ils deviennent de plus en plus nombreux. Quand il y a 5% de cons, on peut les appeler des cons, quand ils sont 20%, ils deviennent des gens qui souffrent ou qui ont des choses à dire.

Il n’y a pas d’élections politiques en ce moment ; nous sommes en été, le soleil brille. Pourquoi penser à ce qui fâche et qui divise ? on voudrait oublier la politique pour quelque temps, ne pas se prendre la tête entre amis pour des « opinions » divergentes. Sauf qu’en France, et pour rappel, le racisme et l’homophobie (entre autres) ne sont pas des opinions mais des délits. Alors, peut-être, le FN ne se résume pas à cela, je caricature….mais à mon sens, quand les gens souffrent, ils feraient mieux de se serrer les coudes, de chercher les vrais coupables, de se révolter, plutôt que d’accuser le voisin et d’aller mettre leur bulletin bleu marine dans l’urne le jour des élections, en attendant avec délectation de voir le sourire carnassier de leur guide s’afficher au journal de 20 heures, se réjouissant à nouveau d’avoir réuni plus de cons que la fois d’avant.

Moi aussi je voudrais l’oublier, mais quand les gens me disent « Bonjour Marine » le matin, alors qu’il fait beau dehors, je ne peux m’empêcher d’être inquiète. Sans doute n’y pensent-ils même pas. Pourtant à force d’entendre parler de la patronne du FN, son prénom rentre dans les têtes, même dans celles qui ne partagent pas ses idées. On commence à l’accepter, à se dire « pourquoi pas ? » ; certains souhaiteraient même que le FN gouverne pour qu’il s’auto-détruise ; bref, l’idée de Madame Le Pen au pouvoir semble devenir envisageable.

Courage, résistons !

Jaurès, que le FN s’approprie allègrement aujourd’hui alors que c’est un de leurs semblables qui l’a assassiné il y a un siècle, a ces mots à la fin de son discours sur la jeunesse (une proposition pour remplacer la citation galvaudée de René Char ?) :

jj_afp

Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Advertisements
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour L’appel du large

  1. Aldric dit :

    Une idée intéressante que celle des cons qui deviennent des gens ayant quelque chose à dire au-delà d’un certain nombre. En fait c’est un des risques de la démocratie : la légitimité d’une idée ou d’une opinion tend à être proportionnelle à son score au vote… Même si je m’attends à provoquer quelques sourires narquois se faisant, je ne peux m’empêcher de penser à une phrase de Dumbledore (Oui : je sais !), Tome 4, qui me semble pouvoir s’appliquer ici :

     » Dark and difficlut times lie ahead. Soon we must all face the choice between what is right and what is easy » (Des temps sombres et difficiles nous attendent. Bientôt nous aurons tous à choisir entre ce qui est facile et ce qui est bien/bon/juste)

    Ne considérons-nous pas précisément que nous sommes en plein dans les temps sombre, dont nous imaginons ne jamais voir le bout ? Accessoirement, j’use volontairement du conditionnel dans la mesure où c’est un point de vue que je réfute. Or donc. Dans ce cas, il me semble clairement que les idées du FN relèvent précisément de ce qui est facile. C’est précisément ce qui est en jeu quand notre blogueuse favorite indique que « quand les gens souffrent, ils feraient mieux de (…) » J’approuve. Mais cette liste non exhaustive correspond à « what is right », comprenez surtout, ce qui est difficile, demande des efforts. Un exemple sur un autre plan. Deux usines -Michelin, Peugeot, j’avoue que je ne suis plus sûr. La première accepte les sacrifices de l’accord de compétitivité, l’autre les refuse catégoriquement. Quelques mois plus tard, la première tient le choc, les salariés ont toujours leurs emplois, avec des réductions de ci et des augmentations de ça, mais tout de même. Dans la seconde en revanche, c’est la fermeture. Définitive. Et les commentateurs divers (syndicats, ouvirers, politiques et autres éditorialistes) de s’insurger, c’est un scandale. Non. C’est un drame pour toutes ces familles, mais ce n’est que la conséquence logique et prévisible d’un choix, celui de la facilité. Oui oui : la facilité. Parce qu’il est plus facile de s’accrocher à une situation fixe en se disant qu’il a tout de même 5% de chances que ça tienne le choc ; plutôt que de consentir à des sacrifices, de prendre des risques, dans la perspectives des 95 autres % de chances que la situation ne s’améliore pas.
    La même logique de raisonnement me semble pouvoir s’appliquer aux idées du FN. Plutôt que de se poser les bonnes questions, d’accepter qu’il faut changer certaines choses qui ne peuvent plus tenir aujourd’hui, ou plus concrètement, qu’il faut revoir certains systèmes d’État-Providence (vous voyez de quoi je parle ? Pensez « âge moyen des votants FN ») ; on se focalise sur de beaux détails ou de grosses absurdités du type faute de l’étranger – mariage pour tous qui nous mène à la ruine et al.

    Quant à la conclusion de cet article, elle tombe dramatiquement juste : le vrai danger avec Mme Le Pen, ce ne sont pas ses idées en tant que telles, ni même sa potentielle éligibilité. C’en est un, ce n’est pas un gay d’origines judéo-tunisiennes qui va dire le contraire ! Mais pour autant, je crois que le vrai danger c’est que ces idées se répandent plus largement telles un virus, soutenues par le fait que la situation actuelle fait croire à certains que ces discours (xéno / homo / toucequipasse-o-phobes) sont légitimes. Voir le mariage pour tous, mais ça, c’est une autre histoire !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s