Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

Le FFA (Festival du Film d’Angoulême) commence aujourd’hui. J’ai pu voir le film « La Vie domestique » d’Isabelle Czajka ce matin et je n’ai pas été déçue par cette entrée en matière. Le film démarre sur un générique qui ressemble à celui de la série Downton Abbey version plus nostalgique et des images de la banlieue parisienne (les femmes font leurs courses au centre commercial Val d’Europe), une banlieue chic, mais d’une profonde tristesse.

La première scène du film est un dîner auquel sont invités Juliette (Emmanuelle Devos) et son mari (Laurent Poitrenaux) : elle est une prof défroquée de l’Education nationale, en attente de reconversion dans l’édition, publiant quelques articles dans des revues littéraires et organisant des ateliers littérature pour des jeunes filles en lycée professionnel ; lui est proviseur du lycée Jean Jaurès, évidemment public et mal fréquenté, mais il aime son travail et le rôle social qu’il croit posséder grâce à celui-ci. Leurs hôtes ne font pas partie du même monde : l’homme, un vieux grigou à chemise bleu ciel, dirige une petite entreprise d’imprimantes (avec laquelle le lycée Jean Jaurès pourrait collaborer, d’où l’invitation à dîner), sa femme est beaucoup plus jeune, brune et insipide, comme il convient à un machiste embourgeoisé. C’est à la limite de la caricature, le type va jusqu’à insulter la femme de son invité, la trouvant « hargneuse » parce qu’elle a fait des études, n’hésitant pas à critiquer l’école publique qui accueille trop de Jamel ou d’Abdoul. A côté, le mari proviseur dans le public paraît l’homme idéal parce que moderne. Et c’est là que tout se joue, car l’homme reste un mâle dominant, malgré son côté sympa, compréhensif voire progressiste.

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Oui, les femmes font des études, trouvent du travail, ont leur mot à dire. Jusqu’à ce que les vieilles habitudes reprennent le dessus : vient un moment où les enfants grandissent, où Paris devient trop cher, trop pollué, où on voudrait avoir son petit jardin, sa baie vitrée. Et on part s’installer en banlieue, en se jurant quand même qu’on ne renonce pas à la vie, puisqu’elle est encore plus occupée qu’avant, entre l’école pour les enfants, les cours d’équitation, les rendez-vous entre amies, les invitations à dîner. Juliette et son mari vivent en banlieue depuis 8 mois, mais déjà on sent que leurs vies basculent. Le mari part tôt et revient tard, ne peut pas rentrer en avance à la maison quand la femme ne peut se rendre à un entretien d’embauche car elle doit aller chercher les enfants à l’école.

D’autres personnages complètent ce portrait de la femme actuelle : Betty (Julie Ferrier), qui essaye de faire oublier son prénom d’origine modeste dans son intérieur chic aux lignes épurées, Inès (Héléna Noguerra), son amie qui se retrouve esclave de ses deux garçons, dont l’un est sans doute autiste, alors que le père n’est jamais là ; Marianne (Natacha Régnier), enceinte et épuisée, vivant dans une maison en bazar mais heureusement aidée par une jeune fille au pair « pour qui la vie semble facile ». Juliette et Marianne sont amies ; Marianne, Inès et Betty également. Un matin où Juliette emmène ses enfants à l’école, elle croise Betty, qui la reconnaît tout de suite : sa sœur était en classe de terminale avec elle. Betty paraît presque déçue de la retrouver dans cette banlieue, alors qu’elle était partie à l’étranger, qu’elle faisait de longues études, bref, qu’elle paraissait promise à tout sauf à se retrouver dans cette banlieue sans âme, mariée et mère de deux enfants qu’elle accompagne à l’école.

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Au cours de cette longue journée (le film tient en 24 heures, d’un dîner à un autre dîner, où le couple principal est d’abord invité puis hôte), les femmes sont à l’honneur, jamais caricaturées, filmées avec beaucoup de justesse.

Il y a l’inévitable sortie au centre commercial pour tuer le temps, les dîners qu’on organise sans vraiment connaître la raison (« mais pourquoi je me fais chier comme ça ? » se demande Juliette en revenant en cuisine), les petites vacheries ordinaires. Le film regorge de ces petites phrases qui font mouche, ces réflexions frappées au coin du bon sens. Ainsi de la mère de Juliette qui raconte comment les gens s’inquiétaient lorsque son mari se retrouvait seul avec les enfants, recevant de multiples invitations à dîner ou propositions d’aide quand elle n’entendait que « il faudrait qu’on fasse un repas quand Jean rentrera » si c’était elle qui se retrouvait dans cette situation. Ou le type qui, invité à dîner, fait un drôle de compliment à la maîtresse de maison « c’est très bon. Simple, mais bon ». Il y a aussi cette phrase de Betty, en sortant d’une cabine d’essayage avec un haut rose décolleté « j’ai l’air d’une pute », « il suffit que je mette un décolleté et avec ma gueule de caissière j’ai l’air d’une pute ». Le pire, c’est que c’est vrai, et d’ailleurs son mari lui demande « tu sors avec ça ? » le soir même, et elle va se changer illico sans qu’il ait besoin d’en dire plus. Elle revient avec un haut comptoir des cotonniers collection printemps/été 2012 (je connais mes classiques), très « classe moyenne supérieure »( je n’échappe pas moi non plus aux stigmates), plus socialement acceptable maintenant qu’elle a changé de milieu.

Si tout cela peut être drôle, c’est parfois un peu amer, voire profondément déprimant. Un passage qui m’a particulièrement marquée est celui où Betty se retrouve à pleurer dans sa belle cuisine ultra-moderne et que son fils lui demande si c’est parce que sa grand-mère est morte (elle reçoit en effet un appel de sa sœur qui lui apprend la nouvelle ). Or on peut penser que c’est parce que le fils d’Inès lui a détruit son beau canapé en dessinant des bonshommes rouges dessus. Elle paraît en effet plus troublée par ce dernier événement que par l’annonce du décès : elle écourte d’ailleurs la conversation téléphonique avec sa soeur prétextant un rendez-vous avec le chauffagiste alors qu’il s’agit simplement de ses amies qui viennent boire le café. Pourtant, quand son mari lui demande si elle va se rendre aux funérailles, elle lui jette un regard assassin « c’est ma grand-mère quand même ».

On n’échappe pas ainsi à sa famille. Ni à son milieu, ni à son destin. Et sur ce point, toutes les femmes se rejoignent.

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