Tout le monde en parle

Image« Ils en ont parlé… » ce dessin de Caran d’Ache est sans doute  resté célèbre  parce que la situation est très bien observée, d’une part, mais aussi et surtout parce qu’on peut l’accommoder facilement à la sauce contemporaine.

De l’affaire Dreyfus à la question syrienne en passant par la polémique au sujet du bijoutier de Nice, les débats qui se jouent dans le champ politique ou à ses frontières sont animés. Aujourd’hui les réseaux sociaux permettent de prolonger les conversations de comptoir – ou de fin de repas, c’est selon – derrière son écran, n’importe où, n’importe quand, et, souvent aussi, n’importe comment. D’aucuns regrettent cet étalage. J’ai moi-même utilisé mon compte Facebook à des fins de militantisme politique lors des dernières élections présidentielles.

Ce qui est intéressant, c’est que cet usage ne laisse pas indifférent. Il y a ceux qui le voient d’un bon œil, et m’encouragent même à continuer dans ce sens. Mais il y en a d’autres qui estiment que ce n’est pas le lieu. Pourquoi ? les chartes d’utilisation ne condamnent a priori aucun sujet, les seules limites étant – et c’est le bon sens – de ne pas appeler à la haine ou à la violence. Techniquement, le quidam peut aborder sur son compte tous les sujets, parler de ses dernières vacances comme de ses convictions politiques, il peut diffuser des photos de son repas de midi au même titre qu’il a le droit d’évoquer la question religieuse. Une liberté qui n’entrave pas celle des autres puisque chacun est maître à bord : nul ne peut imposer à autrui d’être son « ami », nul « ami » ne peut imposer à un autre utilisateur de voir ses contenus. C’est en évoquant ces principes de base que je répondais à mes détracteurs, leur proposant de supprimer mon compte de leur fil d’actualité pour ne pas avoir à lire mes publications.

Je passe sur le fait que certaines des personnes qui critiquaient mes interventions au motif que le politique n’avait pas à s’immiscer sur Facebook ont elles-mêmes par la suite utilisé le réseau pour diffuser de nombreux commentaires sur le gouvernement… au-delà de la mauvaise foi flagrante, et finalement plutôt drôle, ces « amis » soulevaient un point important.

L’idée selon laquelle il ne faudrait pas parler de politique m’a toujours paru surprenante, voire contradictoire. La république, étymologiquement, c’est bien la « chose » (le machin ?) publique. Comment faire si personne n’aborde la question ? On m’a souvent répondu que c’était une affaire d’isoloir, que c’était un sujet sensible, « un peu comme la religion ». Là aussi, je suis stupéfaite. Au risque d’agacer, une étymologie possible du mot suggère que celle-ci relie les hommes entre eux. Inconciliable donc avec la théorie du silence. Certains comprennent mal la laïcité, pensant que, parce que le religieux ne doit pas intervenir dans la sphère publique, il est privé, donc individuel. La laïcité n’a jamais empêché de débattre de ces idées, entre amis notamment, d’évoquer ses croyances, son rapport au culte ou au dogme…

Bref, un mutisme  complet touchant et la religion et la politique me paraissait aussi inquiétant que triste.

Mais cela se heurtait enfin à un dernier problème, au pire défaut du genre humain, assez proche de l’ignorance mais trop loin de l’honnêteté pour la rejoindre tout à fait : la bêtise.

Quel intérêt en effet à discuter politique avec tous ces ânes ? allez lire les commentaires sur la page de soutien au bijoutier de Nice et vous comprendrez de qui je parle. Ceux-là se font d’ailleurs peut-être la même réflexion au sujet des autres. Par moments, on se dit que la démocratie est vraiment un régime stupide, puisque n’importe quel imbécile majeur et vacciné peut voter au même titre que l’homme (ou la femme, bien sûr…) éduqué(e).

Je sentais bien que l’argument était faible. Qu’il y avait quelque chose qui grondait en dessous, comme une menace. Je percevais bien que si, dans des cas isolés, on pouvait en effet souhaiter qu’untel n’ait pas le droit de vote, il y avait un danger immense à vouloir défendre cela comme un principe général.

Et, encore une fois, c’est Jules Romains qui a éclairé ma lanterne. Voici un passage du tome 8 des Hommes de bonne volonté, intitulé « Province », bien  que l’action, ici, se déroule à Paris. Sampeyre, un instituteur à la retraite, se promène dans la capitale un soir de 14 Juillet.

Marchant au hasard, il arriva sur une place du vieux Montmartre où, justement, le peuple de l’endroit était rassemblé. Il vit, aux terrasses des cafés, les pères causant entre eux, pendant que les gamins criaillaient autour du mât de Cocagne.

         Ses rêveries se laissèrent orienter par ce spectacle. Il pensa à la démocratie. Il essaya, en souriant, d’en reprendre une idée familière et vive. Il reconstituait sans peine la conversation de ces hommes du peuple. « De quoi parlent-ils ? D’abord, soit, de leurs soucis personnels. Ou bien ils ressassent une plaisanterie, en exagérant les signes de la gaîté qu’elle leur procure. Mais à un moment ou à l’autre, ils se mettront à parler politique. Ils critiqueront, ou condamneront ; ils approuveront parfois. Bien. Supposons un régime d’autorité, ailleurs : les gens parleraient encore de leurs soucis personnels. Ils plaisanteraient encore. Mais pas un mot de politique. Pas un mot des gouvernants. Cesseraient-ils pour cela d’y penser ? Un peu, sans doute ; la pensée se rouillant comme autre chose. Mais surtout, ils auraient admis une bonne fois cette règle d’airain que les choses les plus importantes pour tout le monde sont celles dont personne ne parle. D’où un enfantillage voulu dans les conversations. On garde pour soi tout ce qui compte. On se communique les babioles. Une démocratie, c’est d’abord ça : une façon de vivre où les gens osent se communiquer les choses importantes, toutes les choses importantes, où ils se sentent le droit de parler comme des adultes, et non comme des enfants dissimulés…

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Ceux que voici, je m’en doute bien, doivent dire plus d’une bêtise. Ils ignorent beaucoup de faits ; ils croient à des légendes ; ils ont leurs préjugés de classe. Chacun isolément donnerait au pouvoir des conseils désastreux. Mais l’infini clapotis de ces opinions sur toute la surface d’un pays produit une rumeur, qui a sa note dominante ; aboutit par mille compensations, si le jeu n’en est pas faussé, à une sorte de sagesse, dont l’expérience montre qu’elle n’est pas inférieure à celle de la moyenne des rois, des ministres, des dirigeants qualifiés…C’est cela encore, la démocratie. Et voilà ce que tous ces lampions s’efforcent de dire. »

J’ai vu un jour un homme expliquer dans une conférence l’extrême précision dont pouvaient faire preuve un ensemble de personnes. L’expérience consistait à demander à chacun des individus assis dans une salle (une grande salle, certes), combien pesait, à son avis, le boeuf présentée sur scène. Eh bien, si 99,9% des gens n’avaient pas le chiffre exact, la moyenne de toutes leurs propositions approchait de façon incroyable le poids réel de l’animal. Voici le lien vers le site de TED où est expliquée l’expérience.

 Ce constat n’est finalement pas si lointain de ce que pense Sampeyre dans sa promenade parisienne : « l’infini clapotis de ces opinions » aboutit à une « sorte de sagesse », qu’on appelle d’ailleurs précisément la sagesse des nations, ou sagesse de la foule, selon l’expression anglo-saxonne (« crowd wisdom »).

Reste une condition essentielle pour que cet apparent miracle se produise. Aviez-vous remarqué un petit bout de phrase, qui passe presque inaperçu et qui engage pourtant tout le reste ? Il faut, pense Sampeyre avec raison, que « le jeu n’en (soit) pas faussé ».

D’où l’importance majeure du dialogue, du débat, et même de l’invective, parfois, qui font jouer ces « mille compensations ». D’où l’importance également de l’information, libre, diverse et accessible à tous. C’est à ce prix que les petits lampions démocratiques, aussi faible que soit la lumière qu’ils produisent, peuvent continuer à éclairer la République.

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Un commentaire pour Tout le monde en parle

  1. AcideAldric dit :

    Parlons-en !

    Une nouvelle chronique éclairée et éclairante. Ce n’est pas un littéraire comme moi,féru d’Antiquité greco-latine (parmi d’autres) qui mettrait en doute l’importance de la parole, ou plus exactement du dia – logos : le dialogue.
    Je trouve particulièrement intéressante cette démonstration de la justesse de la « moyenne ». En fait, de manière assez ironique peut-être, c’est la raison pour laquelle -et cela se vérifie statistiquement- le fait d’être nombreux à aller voter permet de contrer les extrêmes.
    Pour ce qui est d’avoir une conversation politique éclairée ou un débat de comptoir, j’ai tendance à penser que le plus important reste d’avoir un vrai dialogue, un vrai débat, c’est-à-dire une conversation au cours de laquelle chacun à son mot à dire et dont l’on sort en ayant eu la possibilité de peser ses argument à l’aune de ceux des autres. Mais, justement, n’est-ce pas ce à quoi nous serve ces blogs ?

    Alors parlons, débattons, mais surtout : réfléchissons !

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