Les 19 minables

Certains hommes ont cru bon de s’associer pour commettre un torchon appelé manifeste, proclamant une liberté qui n’en est pas une. Sans rien créer, ils chipent aux autres les bonnes idées : les 343 salopes, c’étaient des femmes qui osaient dire qu’elles avaient avorté alors qu’elles n’en avaient pas le droit à l’époque. « Touche pas à mon pote » (modifié subtilement en « Touche pas à ma pute ») était un slogan de SOS Racisme, inventé par Didier François, actuellement otage en Syrie. Cela rappelle un peu les odieuses campagnes du Front national, qui affichaient par exemple : « Jaurès aurait voté Front national », propos appuyé par une citation hors contexte du grand homme. Ou quand le grand détournement devient grande illusion.

image

Ce rapprochement avec les femmes de 1971 est honteux, mais surtout injustifiable :

– Tout d’abord parce que ces hommes ne sont pas plusieurs centaines; seulement 19 à l’heure actuelle. On verra bien si d’autres se déclarent, mais il semble peu probable qu’ils atteignent le nombre symbolique des 343.

– Ensuite parce qu’ils ne se placent pas du même point de vue juridique. Pour celles que Charlie Hebdo a baptisées avec humour « salopes », il y avait vraiment du courage. A l’époque, l’avortement était un crime. Aujourd’hui, la prostitution n’est pas interdite, et la proposition de loi vise à la classer comme contravention (et non « délit » comme on a pu l’entendre) de 5ème classe, entraînant donc une amende de 1500 euros maximum. L’ampleur de ces déclarations n’est donc absolument pas comparable.

– Enfin parce que ces femmes disaient toutes avoir pratiqué un avortement. Les salauds s’engagent beaucoup moins. Ainsi, certains d’entre eux (évidemment, on ne saura pas lesquels !) n’ont pas été « personnellement clients ». Peut-être que quelques femmes signataires du manifeste des 343 n’avaient pas eu recours à un IVG, mais c’est encore plus fort symboliquement. Là, les salauds font l’inverse et on peut penser que, s’ils ont tous été clients, tous ne sont pas capables de l’avouer.

Nicolas Bedos regrette apparemment déjà d’avoir signé. Il explique cet acte par une phrase bête (difficile de faire autrement sans doute) : « Vouloir supprimer la prostitution, c’est comme vouloir supprimer la pluie ». Bête parce que, si cela était vrai, pourquoi se casser la tête à signer quoi que ce soit ? A-t-on déjà vu une pétition contre un phénomène naturel ? non. L’acte même d’écrire une telle pétition et de se mobiliser pour une telle cause prouve que ce pour quoi on se bat n’est pas « naturel ». Il n’avait sans doute pas conscience de tout cela, le petit salaud (je n’irai pas le contredire sur ce point).

À tous ceux qui pensent donc que la prostitution est un phénomène inévitable (plutôt que « naturel » car arrêtons d’abuser de ce mot qui ne signifie rien. Manger est naturel. Mais en quoi manger des pommes de terre sautées dans une poêle Tefal avec des champignons de conserve Bonduelle est-il naturel ? j’espère que cet exemple suffira à justifier mon dégoût du terme. ) à tous ceux-là donc, je dis : arrêtez de vous inquiéter, si vous en êtes aussi certains ! ce n’est pas une petite loi qui arrivera à endiguer la prostitution puisque, comme vous dites, « elle existera toujours ».

Je pense que, dans le fond, personne n’est dupe. Dire que la prostitution est inévitable revient à dire que la domination masculine l’est aussi. Aujourd’hui, cela pose problème de le formuler ainsi (notre époque a quand même de bons côtés). On prend pour naturels des phénomènes qui sont simplement très anciens. Comme si l’âge donnait de la légitimité…

À écouter ces arguments, on pourrait être tenté de supprimer tous les crimes. Pourquoi condamner les meurtres ? bah, il y en a toujours eu, et ça continuera…la pédophilie ?! mais enfin, c’est un mal nécessaire. Et qui nous dit que les gamins n’aiment pas, ces petits pervers ? qui sommes-nous, grands dieux, pour juger de ce qui est bon pour un enfant ? Bah, quel moralisme bon teint écoeurant ! on n’est que des vieux coincés. Arrêtons de dicter de telles « normes sexuelles », c’est agaçant !

Ces personnes parlent souvent de « besoin naturel », comme si chaque homme avait la nécessité de…mais de quoi justement ? car, même s’il y a sûrement plus de 343 clients de prostituées en France, tous les hommes ne sont pas des clients, loin de là. Alors, quelle nécessité ? avoir des rapports sexuels ? deux choses sur ce point. D’abord, c’est faux. Personne n’est jamais mort parce qu’il n’a pas eu de coït. En revanche, on peut certainement mourir de faim, de froid, de soif, de fatigue…Ensuite, les clients de prostituées ne sont pas uniquement des pauvres types incapables d’avoir une relation sexuelle non tarifée. L’exemple de Hugh Grant le prouve assez. Ceux qui expliquent que le viol va augmenter si l’on supprime la prostitution sont à côté de la plaque et ne comprennent rien au phénomène. Peut-on penser sincèrement que les choses se passent ainsi :

  • Monsieur Machin a un besoin sexuel
  • Il regarde autour de lui s’il n’y aurait pas une pute de proximité pour satisfaire ce besoin
  • Il se rappelle soudain que la prostitution est pénalisée. Zut ! du coup, il se jette sur la première ingénue qui passe et la viole
  • Monsieur Machin se sent mieux, après avoir violé. Ouf, le méchant besoin sexuel est parti.

Serait-ce oublier que si la prostitution est pénalisée (avec la proposition de loi bien sûr), le viol l’est encore plus ??!!! pourquoi un type, craignant une amende, irait en risquer une plus importante, ainsi que de l’emprisonnement ? alors, on dira que la pénalisation n’est qu’une étape, et que bientôt la prostitution sera abolie. C’est vrai, c’est l’idée (pas si cons les salauds !). Là, on peut attaquer le volet psychologie. Un homme qui cherche à payer une femme la domine par l’argent. Un homme qui viole domine par la violence. Il ne peut se donner l’illusion que la fille est une salope cupide (il paraît que ça les excite). Alors, il y a sans doute des recoupements, on ne va pas rentrer dans une typologie non plus. Mais je suis sûre que ces quelques salauds, bien installés, bien respectueux de la société, bien habillés et bien polis, n’iraient pas violer la première fille venue. Non, ils veulent que ça se fasse dans les règles. Pourquoi ne pas réhabiliter les bordels ? déjà à l’époque, je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de violeurs dans ces maisons.

Les gens qui avancent cet argument qualifient souvent ces personnes – les violeurs en puissance, heureusement retenus jusqu’alors par l’existence des prostituées – de « détraqués ». Or, s’ils sont réellement détraqués, leurs besoins sexuels doivent être conséquents. Trois fois par jour ? peu importe le chiffre exact. En tout cas, la prostitution n’est pas gratuite – si c’était le cas, je ne serais plus opposée. Les pratiques sexuelles des autres m’indiffèrent au plus haut point. Si ça les amuse de jouer des scénarios de ce genre ! qu’ils arrêtent donc de dire que l’on cherche à édicter des « normes sexuelles », l’acte en lui-même étant totalement indifférent…comme si on s’intéressait à leurs coucheries !– et on a du mal à imaginer que ces « détraqués » puissent réunir assez d’argent pour satisfaire leurs besoins. Souvent, d’ailleurs, on se les représente comme des marginaux, sans travail et donc sans revenus. Il est assez clair que cela n’est pas sérieux et que, si de tels individus existent, ils n’ont certainement pas un recours régulier à la prostitution. Peut-être une ou deux fois par an, pour Noël, avec la générosité du passant (parce que les détraqués sont souvent des mendiants, aussi). Pour prendre le cas opposé d’une telle image d’Epinal (qui servait simplement à montrer l’inanité de ces réflexions, poussées jusqu’au bout) DSK était un détraqué. Mais on voit bien que, malgré toutes les prostituées qu’on lui livrait, cela ne suffisait pas. Bref, l’argument tombe à plat. Bien essayé…

Le plus grave dans l’affaire, ce n’est pas le fond. Que des hommes défendent encore ce qu’ils considèrent comme le droit d’acheter le corps des autres n’est finalement pas très étonnant. Et je ne vais pas chercher à les démonter un par un. Le plus grave, c’est qu’ils ne reconnaissent pas la portée de leur acte. Certes, ils s’appellent eux-mêmes des « salauds ». Mais ça ne trompe personne. La référence évidente au manifeste de 1971 montre bien dans quelle ligne ils pensent se trouver : celle de la liberté. En se désignant ainsi, ils pensent sans doute aux gens, comme moi, qu’ils doivent considérer comme coincés ou réacs (c’est vrai que défendre le sexe tarifé c’est sacrément progressiste), bref, aux gens qui seraient susceptibles selon eux de les qualifier de salauds.

Si ces hommes avaient assumé leur côté petit-bourgeois jouisseur, je crois que j’aurais même pu trouver cela sympathique. Un côté désuet et profondément dérisoire…les derniers vestiges d’une époque.  Mais vouloir tenir de grands discours, penser se battre pour la liberté ! il y aurait de quoi rire si on n’était pas concernés.

En effet, nous sommes tous concernés. Il n’y a pas si longtemps, à l’échelle de l’Histoire humaine, des hommes tenaient de pareils discours quand les autres, les fous, parlaient d’abolir l’esclavage. Lui aussi existait depuis « la nuit des temps ». Et il y avait peut-être quelques cas qui pouvaient paraître justifiables. Les bons maîtres qui s’occupaient avec gentillesse de leurs nègres, leur évitant les soucis de la misère des grandes villes industrielles. Je plaisante à peine. Il existe de même aujourd’hui des femmes qui ne présentent pas de traumatisme particulier et qui vendent leurs « services sexuels » (le terme fait froid dans le dos n’est-ce pas ? oui, c’est comme ça qu’on se dirige vers une société hygiéniste) comme elles feraient n’importe quel autre travail. Leurs clients sont sympathiques, ponctuels, et ne font pas de difficulté pour régler leur consommation. Mais, au-delà du dégoût légitime que nombre d’entre nous éprouvons à parler ainsi de relations humaines, et puisque le débat ne doit pas se jouer sur ce terrain, reconnaissons quand même qu’il faut savoir dépasser les cas exceptionnels pour envisager l’intérêt général. Condamner la prostitution en France, c’est déclarer officiellement à des millions d’âmes que l’argent ne peut pas tout, qu’il existe encore des domaines où le libéralisme ne peut pas détruire la dignité des hommes. Enfin, c’est affirmer la liberté, la vraie, qui s’arrête là où commence celle des autres. Et ce ne sont pas 19 minables qui pourront empêcher l’Humanité d’avancer.

                                                           hugo                     Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Fantine ? C’est la société achetant une esclave. À qui ? À la misère.

À la faim, au froid, à l’isolement, à l’abandon, au dénuement. Marché douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société accepte.

La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne la pénètre pas encore. On dit que l’esclavage a disparu de la civilisation européenne. C’est une erreur. Il existe toujours, mais il ne pèse plus que sur la femme, et il s’appelle prostitution.

Victor Hugo, Les Misérables (I,5,XI)

Publicités
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s