Un sentiment d’inappartenance

            Téléphoner en conduisant est interdit, du moins quand on n’a pas de kit mains libres. Les gens finissent par l’apprendre le jour où on leur retire 3 points sur leur permis. Ils se plaignent, mais la maréchaussée leur a peut-être sauvé la vie. Ainsi de ce jeune homme qui mourut alors qu’il téléphonait à sa mère au volant. Elle entendit tout l’accident.

Le jeune homme était prêtre.

Pour casser un peu le morne silence qui plomba notre table suite à cette anecdote, je dis : « au moins, il n’a pas dû avoir peur de la mort ».

« Mais qu’est-ce que tu en sais ?

– J’en sais que j’en sais pas grand chose, mais que si les religions ont été inventées, c’est quand même surtout pour lutter contre la peur de la mort, qui est notre plus grande angoisse.

– Mais toi, tu as peur de mourir ?

– Oh, j’y pense simplement 30 fois par jour, mais ça va. Et je pense que si j’étais croyante, ça irait beaucoup mieux, mais je n’arrive pas à m’y résoudre. Je ne serais pas dupe de moi-même. »

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            C’est difficile de parler de religion. Chacun voudrait régler ça par une petite phrase bien cinglante. Athée, j’en ai une à sortir, et je vais pas me gêner d’ailleurs : « Les religions, comme les idéologies qui en ont hérité tous les vices, se réduisent à une croisade contre l’humour ». C’est de Cioran.

            Mon oncle pense que tout s’explique par l’alcool qu’ingurgitaient nos chers ancêtres. « Ca leur a brouillé le cerveau, et on vit toujours sur les révélations débiles de ces ivrognes ». Je dois reconnaître également que la simple idée qu’un illuminé ait pu changer le cours du monde parce qu’il a raconté des histoires au VIIème siècle me fascine. Mais si les Juifs se moquaient de celui-là, c’est peut-être qu’à l’époque, ils tenaient pour acquise une autre histoire, simplement parce qu’elle était ancienne. « Plus c’est vieux et plus c’est sûr ! » Et on étudie doctement des livres hérités de la folie des anciens. De vieux messieurs à lunettes se penchent avec sérieux sur des sornettes. On en fait tout un plat. Le monde est vraiment fou.

            « Ah ouais, on est fous ? ah c’est sûr, toi t’es athée, tu te crois supérieure…mais t’es juste vide ! t’as rien dans ta vie. Et puis je vais te dire, tu vas te suicider, parce que ouais, sans la religion, ben on se suicide tous. Mais vas-y, pense que je suis bête. Simplement ma ptite, quelque chose qui existe depuis des millénaires, c’est pas toi avec tes 23 ans (non, non pitié, je n’ai que 22 ans !!) qui va pouvoir le changer. « 

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            « Je vais me suicider alors ? vive la charité chrétienne. vive l’amour ! vous dites tous que vos religions ne sont qu’amour, et vous passez votre temps à vous tuer. À choisir, je trouve que les athées font moins de mal, puisqu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes. Les autres ne supportent pas qu’on leur fasse entrevoir la possibilité que leur vie est bâtie sur du vent. Alors ils deviennent agressifs. Comme toi finalement. »

            Bon, je n’ai jamais réussi à dire ça. (Ne pas provoquer des gens qui croient au paradis. et qui croient en plus qu’on peut aller au paradis en tuant d’autres gens qui eux iront forcément en enfer, même s’ils ont rien fait, parce qu’ils n’ont rien fait même).

Le monde est fou.

            J’ai fini par trouver le sentiment qui résume bien mon attitude à l’égard de tout ça : l’inappartenance. Je fais des efforts pour comprendre les religions, et plus je lis, plus je m’intéresse, plus je sens un étau qui se resserre sur moi, qui me fait comprendre dans quelle étroitesse d’esprit, dans quelle peur on peut vivre dès qu’on s’attache de trop à un dogme. Je parle pour moi. J’imagine que plein de gens vont me dire qu’ils se sentent follement épanouis de faire leurs prières et de pas manger ceci ou cela avec la conviction qu’on leur en sera reconnaissant et qu’ils pourront gambader dans de vertes prairies pour toujours. Mais dès que je me penche un peu sur la religion, en espérant secrètement avoir enfin une révélation (ça simplifierait le problème, moi aussi j’aimerais pouvoir gambader à l’infini), je retrouve ce mal au ventre, cette impression d’absurdité.

            Alors j’ai tapé dans Google « sentiment d’inappartenance », pour voir s’il n’y aurait pas une religion adaptée à ça (pourquoi personne n’a inventé religissimo ?). J’ai trouvé que la formule exacte avait notamment été écrite par Cioran, dans un livre au titre follement enthousiasmant : De l’inconvénient d’être né.

Je vous cite quelques phrases, comme ça, pour donner le ton :

Le même sentiment d’inappartenance, de jeu inutile, où que j’aille: je feins de m’intéresser à ce qui ne m’importe guère, je me trémousse par automatisme ou par charité, sans jamais être dans le coup, sans jamais être quelque part. Ce qui m’attire est ailleurs, et cet ailleurs je ne sais ce qu’il est.

Plus on vit, moins il semble utile d’avoir vécu.

 » Est ce que j’ai la gueule de quelqu’un qui doit faire quelque chose ici-bas ?  » — Voilà ce que j’aurai envie de répondre aux indiscrets qui m’interrogent sur mes activités.

 Si, à mesure qu’on vieillit, on fouille de plus en plus son propre passé au détriment des « problèmes « , c’est sans doute parce qu’il est plus facile de remuer des souvenirs que des idées.

 Les inconsolations de toute sorte passent, mais le fond dont elles procèdent subsiste toujours, et rien n’a de prise sur lui. Il est inattaquable et inaltérable. Il est notre fatum.

 Que faites vous du matin au soir ?
– Je me subis.

            J’ai fini par m’endormir là-dessus, en espérant quand même ne pas faire de rêves trop déprimants. Ce matin, j’ai pris mon petit-déjeuner et quand je suis allée voir mes mails, j’ai lu celui d’un ami qui me parlait de l’organisation des vacances pour cet été. Il va falloir se décider. Quand partir, quand rester, que faire ? prendre des billets d’avion, et puis dans pas trop longtemps, parce qu’après ça devient de plus en plus cher. Et là, je me suis dit qu’en fait, je n’étais pas du tout malheureuse. Oui, je m’enthousiasme à la perspective de revoir des amis que je n’ai pas vus depuis longtemps, de retourner aux États-Unis, de pouvoir me baigner (rien que ça !). D’ailleurs, j’y repense ! cette nuit j’ai rêvé que je choisissais un hôtel à Nice pour pouvoir y passer quelques semaines.

            En fait, je crois que je suis victime depuis trop longtemps de l’assurance de la religion. Nabokov a écrit dans sa Préface de Lolita que l’Amérique puritaine de l’époque connaissait trois tabous. Outre la pédophilie et l’inceste abordés dans son livre, il y avait le « mariage mixte retentissant et glorieux, produisant une multitude d’enfants et de petits-enfants ; et un athée endurci à la vie heureuse et utile, mourant dans son sommeil à l’âge de 106 ans».

             Quand je repense à cette phrase perfide du type qui m’a prédit mon suicide d’un air faussement détaché (je lui attribue sans doute trop de mauvaises intentions), je me dis que finalement « rien n’est nouveau sous le soleil ».

Ça vous embête tant que ça qu’on soit heureux et qu’on trouve du sens à notre vie, tout en sachant qu’on est mortels ?

À la fin j’en ai assez de tous ces gens qui nous culpabilisent de pas être aussi cons qu’eux. Oui c’est peut-être méchant et intolérant, mais au moins c’est direct. Marre des attaques indirectes qui cherchent à nous faire sentir tellement mal qu’on tombe dans le premier piège à gogos venu. Oui j’aurais aimé avoir une révélation. Eh ben j’en ai pas eu.

Mais je vois pas pourquoi je devrais me pendre pour autant. La vie est belle, j’aime bien manger du pâté, je perds pas mon temps dans les églises le dimanche, j’épouserai qui je veux, je me tuerai si je veux, je vivrai si je veux.

« Ah la vie bornée ! « si je veux » gnagnagna. espèce de gamine gâtée. Bouffée par l’individualisme. Sans horizon, sans espoir. »

On en arrive finalement au plus important : pourquoi seule la religion pourrait-elle sortir l’homme de sa finitude ?

Je crois aux forces de l’esprit, je pense que la simple conscience de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, la connaissance de l’histoire ou  l’amour de la littérature peuvent nous élever au-delà de nous-mêmes. Et puis je suis pas la seule, d’ailleurs.

http://www.ted.com/talks/alain_de_botton_atheism_2_0.html

J’ai mis du temps à comprendre que j’étais profondément athée, mais je ne méprise pas les croyants, malgré tout ce que j’ai pu dire. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment on peut croire, mais eux n’arrivent pas à comprendre comment on peut ne pas croire. Cette mutuelle incompréhension, qu’elle reste muette. Qu’on arrête de se balancer des vacheries à la tête (« tu vas te tuer ! ta vie est nulle ! » « et toi t’iras au néant ! parce que le paradis, c’est dans tes rêves nanère ! »).

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Continuons donc à vivre en paix….en espérant quand même qu’un jour ou l’autre, ces abrutis de croyants comprendront enfin leur connerie profonde et arrêteront de nous prendre la tête avec les délires alcoolisés de nos ancêtres du désert !

 Aimez-vous les uns les autres, bordel de dieu. Amen.

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Non, je ne termine pas là-dessus. Si j’avais fait ça, on croirait encore qu’il existe un fossé entre les athées et les croyants. Mais je pense que c’est faux. Cioran a écrit dans ses Cahiers qu’il était « un incroyant qui ne lit que des penseurs religieux. La raison profonde en est qu’eux seuls ont touché à certains abîmes. Les « laïques » y sont réfractaires ou impropres. »

C’est là, le vrai problème. « Vous n’avez pas le monopole de la métaphysique », devrait-on dire aux croyants. Si j’ai tant voulu avoir une révélation, c’est parce que je ne supportais pas l’image que me renvoyaient mes lectures. Mais tout cela vient d’une conception très étriquée de l’opposition athée/croyant. C’est ainsi que Cioran ne se reconnaissait ni dans la religion, ni dans l’athéisme :

Je ne suis sans doute pas qualifié pour faire l’apologie de la foi, je sais néanmoins que l’insensibilité aux problèmes religieux est le signe même de la nullité.

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La Lutte de Jacob avec l’Ange (1865), par Alexander Louis Leloir

« Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. Il dit : Lâche-moi, car l’aurore est levée, mais Jacob répondit : Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni. Il lui demanda : Quel est ton nom ? – Jacob, répondit-il. Il reprit : On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre tous les hommes et tu l’as emporté. Jacob fit cette demande : Révèle-moi ton nom, je te prie, mais il répondit : Et pourquoi me demandes-tu mon nom ? et, là même, il le bénit. Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve. Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. »

Genèse 32, 24-32

Et puis, enfin, un passage des Misérables, « L’évêque en présence d’une lumière inconnue », dans lequel Monseigneur Bienvenü rencontre un vieillard, qui a été révolutionnaire (ouh!!!). L’évêque, qui est issu de la petite aristocratie d’Aix, garde une sainte horreur de la Révolution. Il prend quand même sur lui quand il apprend que l’homme, athée (comme de juste), est mourant. Voici l’histoire de leur rencontre :

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Il y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire. Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien conventionnel. Il se nommait G.

On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une sorte d’horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela ? Cela existait du temps qu’on se tutoyait et qu’on disait : Citoyen. Cet homme était à peu près un monstre. Il n’avait pas voté la mort du roi, mais presque. C’était un quasi-régicide. Il avait été terrible. Comment, au retour des princes légitimes, n’avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour prévôtale ? On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de la clémence, soit ; mais un bon bannissement à vie. Un exemple enfin ! etc., etc. C’était un athée d’ailleurs, comme tous ces gens-là. — Commérages des oies sur le vautour.

Était-ce du reste un vautour que G. ? Oui, si l’on en jugeait par ce qu’il y avait de farouche dans sa solitude. N’ayant pas voté la mort du roi, il n’avait pas été compris dans les décrets d’exil et avait pu rester en France.

Il habitait, à trois quarts d’heure de la ville, loin de tout hameau, loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d’un vallon très sauvage. Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un repaire. Pas de voisins ; pas même de passants. Depuis qu’il demeurait dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l’herbe. On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau.

Pourtant l’évêque songeait, et de temps en temps regardait l’horizon à l’endroit où un bouquet d’arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il disait : Il y a là une âme qui est seule.

Et au fond de sa pensée il ajoutait : Je lui dois ma visite.

Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible, et presque repoussante. Car au fond, il partageait l’impression générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu’il s’en rendît clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine et qu’exprime si bien le mot éloignement.

Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur ? Non. Mais quelle brebis !

Le bon évêque était perplexe. Quelquefois il allait de ce côté-là, puis il revenait.

Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu’une façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était venu chercher un médecin ; que le vieux scélérat se mourait, que la paralysie le gagnait, et qu’il ne passerait pas la nuit. — Dieu merci ! ajoutaient quelques-uns.

L’évêque prit son bâton, mit son pardessus, à cause de sa soutane un peu trop usée, comme nous l’avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui ne devait pas tarder à souffler, et partit.

Le soleil déclinait et touchait presque à l’horizon, quand l’évêque arriva à l’endroit excommunié. Il reconnut avec un certain battement de cœur qu’il était près de la tanière. Il enjamba un fossé, franchit une haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une haute broussaille, il aperçut la caverne.

C’était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une treille clouée à la façade.

Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.

Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit pâtre. Il tendait au vieillard une jatte de lait.

Pendant que l’évêque regardait, le vieillard éleva la voix : — Merci, dit-il, je n’ai plus besoin de rien. Et son sourire quitta le soleil pour s’arrêter sur l’enfant.

L’évêque s’avança. Au bruit qu’il fit en marchant, le vieux homme assis tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise qu’on peut avoir après une longue vie.

— Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu’on entre chez moi. Qui êtes-vous, monsieur ?

L’évêque répondit :

— Je me nomme Bienvenü Myriel.

— Bienvenü Myriel ! j’ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c’est vous que le peuple appelle Monseigneur Bienvenü ?

— C’est moi.

Le vieillard reprit avec un demi-sourire :

— En ce cas, vous êtes mon évêque ?

— Un peu.

— Entrez, monsieur.

Le conventionnel tendit la main à l’évêque, mais l’évêque ne la prit pas. L’évêque se borna à dire :

— Je suis satisfait de voir qu’on m’avait trompé. Vous ne me semblez, certes, pas malade.

— Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir.

Il fit une pause, et dit :

— Je mourrai dans trois heures.

Puis il reprit :

— Je suis un peu médecin ; je sais de quelle façon la dernière heure vient. Hier, je n’avais que les pieds froids ; aujourd’hui, le froid a gagné les genoux ; maintenant je le sens qui monte jusqu’à la ceinture ; quand il sera au cœur, je m’arrêterai. Le soleil est beau, n’est-ce pas ? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d’œil sur les choses. Vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce moment-là ait des témoins. On a des manies ; j’aurais voulu aller jusqu’à l’aube. Mais je sais que j’en ai à peine pour trois heures. Il fera nuit. Au fait, qu’importe ! Finir est une affaire simple. On n’a pas besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai à la belle étoile.

Le vieillard se tourna vers le pâtre.

— Toi, va te coucher. Tu as veillé l’autre nuit, tu es fatigué.

L’enfant rentra dans la cabane.

Le vieillard le suivit des yeux, et ajouta, comme se parlant à lui-même :

— Pendant qu’il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon voisinage.

L’évêque n’était pas ému comme il semble qu’il aurait pu l’être. Il ne croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir ; disons tout, car les petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le reste, lui qui, dans l’occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était presque tenté de répliquer : citoyen. Il lui vint une velléité de familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais qui ne lui était pas habituelle, à lui. Cet homme, après tout, ce conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la terre ; pour la première fois de sa vie peut-être, l’évêque se sentit en humeur de sévérité.

Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste, où l’on eût pu démêler l’humilité qui sied quand on est si près de sa mise en poussière.

L’évêque, de son côté, quoiqu’il se gardât ordinairement de la curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l’offense, ne pouvait s’empêcher d’examiner le conventionnel avec une attention qui, n’ayant pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Un conventionnel lui faisait un peu l’effet d’être hors la loi, même hors la loi de charité.

G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces grands octogénaires qui font l’étonnement du physiologiste. La révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l’époque. On sentait dans ce vieillard l’homme à l’épreuve. Si près de sa fin il avait conservé tous les gestes de la santé. Il y avait dans son coup d’œil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement d’épaules, de quoi déconcerter la mort. Azraël, l’ange mahométan du sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G. semblait mourir parce qu’il le voulait bien. Il y avait de la liberté dans son agonie. Les jambes seulement étaient immobiles. Les ténèbres le tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. G., en ce grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, marbre par en bas.

Une pierre était là. L’évêque s’y assit. L’exorde fut ex abrupto.

— Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. Vous n’avez toujours pas voté la mort du roi.

Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans ce mot : toujours. Il répondit. Tout sourire avait disparu de sa face.

— Ne me félicitez pas trop, monsieur ; j’ai voté la fin du tyran.

C’est l’accent austère en présence de l’accent sévère.

— Que voulez-vous dire ? reprit l’évêque.

— Je veux dire que l’homme a un tyran, l’ignorance. J’ai voté la fin de ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté, qui est l’autorité prise dans le faux, tandis que la science est l’autorité prise dans le vrai. L’homme ne doit être gouverné que par la science.

— Et la conscience, ajouta l’évêque.

— C’est la même chose. La conscience, c’est la quantité de science innée que nous avons en nous.

Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau pour lui.

Le conventionnel poursuivit :

— Quant à Louis XVI, j’ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer un homme ; mais je me sens le devoir d’exterminer le mal. J’ai voté la fin du tyran. C’est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la fin de l’esclavage pour l’homme, la fin de la nuit pour l’enfant. En votant la république, j’ai voté cela. J’ai voté la fraternité, la concorde, l’aurore ! J’ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase des misères, en se renversant sur le genre humain est devenu une urne de joie.

— Joie mêlée, dit l’évêque.

— Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd’hui, après ce fatal retour du passé qu’on nomme 1814, joie disparue. Hélas ! l’œuvre a été incomplète, j’en conviens ; nous avons démoli l’ancien régime dans les faits, nous n’avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire les abus, cela ne suffit pas ; il faut modifier les mœurs. Le moulin n’y est plus, le vent y est encore.

— Vous avez démoli. Démolir peut être utile ; mais je me défie d’une démolition compliquée de colère.

Le droit a sa colère, monsieur l’évêque, et la colère du droit est un élément du progrès. N’importe, et, quoi qu’on en dise, la révolution française est le plus puissant pas du genre humain depuis l’avènement du Christ. Incomplète, soit, mais sublime. Elle a dégagé toutes les inconnues sociales ; elle a adouci les esprits ; elle a calmé, apaisé, éclairé ; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle a été bonne. La révolution française, c’est le sacre de l’humanité.

L’évêque ne put s’empêcher de murmurer :

— Oui ? 93 !

Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque lugubre, et, autant qu’un mourant peut s’écrier, il s’écria :

— Ah ! vous y voilà ! 93 ! J’attendais ce mot-là. Un nuage s’est formé pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous faites le procès au coup de tonnerre.

L’évêque sentit, sans se l’avouer peut-être, que quelque chose en lui était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit :

— Le juge parle au nom de la justice ; le prêtre parle au nom de la pitié, qui n’est autre chose qu’une justice plus élevée. Un coup de tonnerre ne doit pas se tromper.

Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel :

— Louis XVII ?

Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l’évêque :

— Louis XVII ! voyons. Sur qui pleurez-vous ? Est-ce sur l’enfant innocent ? alors soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l’enfant royal ? je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu’à ce que mort s’ensuive, pour le seul crime d’avoir été le frère de Cartouche, n’est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d’avoir été le petit-fils de Louis XV.

— Monsieur, dit l’évêque, je n’aime pas ces rapprochements de noms.

— Cartouche ? Louis XV ? pour lequel des deux réclamez-vous ?

Il y eut un moment de silence. L’évêque regrettait presque d’être venu, et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé.

Le conventionnel reprit :

— Ah ! monsieur le prêtre, vous n’aimez pas les crudités du vrai. Christ les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son fouet plein d’éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il s’écriait : Sinite parvulos… il ne distinguait pas entre les petits enfants. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du dauphin d’Hérode. Monsieur, l’innocence est sa couronne à elle-même. L’innocence n’a que faire d’être altesse. Elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelysée.

— C’est vrai, dit l’évêque à voix basse.

— J’insiste, continua le conventionnel G. Vous m’avez nommé Louis XVII. Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d’en bas comme sur ceux d’en haut ? J’en suis. Mais alors, je vous l’ai dit, il faut remonter plus haut que 93, et c’est avant Louis XVII qu’il faut commencer nos larmes. Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple.

— Je pleure sur tous, dit l’évêque.

— Également ! s’écria G., et, si la balance doit pencher, que ce soit du côté du peuple. Il y a plus longtemps qu’il souffre.

Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de sa joue, comme on fait machinalement lorsqu’on interroge et qu’on juge, et interpella l’évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l’agonie. Ce fut presque une explosion.

— Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez, ce n’est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII ? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce pays, j’ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors, ne voyant personne que cet enfant qui m’aide. Votre nom est, il est vrai, arrivé confusément jusqu’à moi, et, je dois le dire, pas très mal prononcé ; mais cela ne signifie rien ; les gens habiles ont tant de manières d’en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. À propos, je n’ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l’avez sans doute laissée derrière le taillis, là-bas, à l’embranchement de la route. Je ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m’avez dit que vous étiez l’évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En somme, je vous répète ma question. Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque, c’est-à-dire un prince de l’église, un de ces hommes dorés, armoriés, rentés, qui ont de grosses prébendes, — l’évêché de Digne, quinze mille francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille francs, — qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne chère, qui mangent des poules d’eau le vendredi, qui se pavanent, laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus ! Vous êtes un prélat ; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table, toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et comme les autres vous en jouissez, c’est bien, mais cela en dit trop ou pas assez ; cela ne m’éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m’apporter de la sagesse. À qui est-ce que je parle ? Qui êtes-vous ?

L’évêque baissa la tête et répondit :Vermis sum.

— Un ver de terre en carrosse ! grommela le conventionnel.

C’était le tour du conventionnel d’être hautain, et de l’évêque d’être humble.

L’évêque reprit avec douceur :

— Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d’eau que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes, en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n’est pas une vertu, que la clémence n’est pas un devoir, et que 93 n’a pas été inexorable.

Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un nuage.

— Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens d’avoir un tort, monsieur. Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je vous dois courtoisie. Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des avantages que j’ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de ne pas m’en servir. Je vous promets de ne plus en user.

— Je vous remercie, dit l’évêque.

G. reprit :

— Revenons à l’explication que vous me demandiez. Où en étions-nous ? Que me disiez-vous ? que 93 a été inexorable ?

— Inexorable, oui, dit l’évêque. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine ?

— Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum sur les dragonnades ?

La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d’une pointe d’acier. L’évêque en tressaillit, il ne lui vint aucune riposte ; mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des manques de respect de la logique.

Le conventionnel commençait à haleter ; l’asthme de l’agonie, qui se mêle aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix ; cependant il avait encore une parfaite lucidité d’âme dans les yeux. Il continua :

— Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la révolution, qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation humaine, 93, hélas ! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais toute la monarchie, monsieur ? Carrier est un bandit ; mais quel nom donnez-vous à Montrevel ? Fouquier-Tinville est un gueux ; mais quel est votre avis sur Lamoignon-Bâville ? Maillard est affreux, mais Saulx-Tavannes, s’il vous plaît ? Le père Duchêne est féroce, mais quelle épithète m’accorderez-vous pour le père Letellier ? Jourdan-Coupe-Tête est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur, monsieur, je plains Marie-Antoinette archiduchesse et reine, mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu’à la ceinture, à un poteau, l’enfant tenu à distance ; le sein se gonflait de lait et le cœur d’angoisse ; le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, agonisait et criait ; et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice : Abjure ! lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à une mère ? Monsieur, retenez bien ceci, la révolution française a eu ses raisons. Sa colère sera absoute par l’avenir. Son résultat, c’est le monde meilleur. De ses coups les plus terribles il sort une caresse pour le genre humain. J’abrège. Je m’arrête, j’ai trop beau jeu. D’ailleurs je me meurs.

Et, cessant de regarder l’évêque, le conventionnel acheva sa pensée en ces quelques mots tranquilles :

— Oui, les brutalités du progrès s’appellent révolutions. Quand elles sont finies, on reconnaît ceci : que le genre humain a été rudoyé, mais qu’il a marché.

Le conventionnel ne se doutait pas qu’il venait d’emporter successivement l’un après l’autre tous les retranchements intérieurs de l’évêque. Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprême ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du commencement :

— Le progrès doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur impie. C’est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est athée.

Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Il eut un tremblement. Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il dit presque en bégayant, bas en se parlant à lui-même, l’œil perdu dans les profondeurs :

— Ô toi ! ô idéal ! toi seul existes !

L’évêque eut une sorte d’inexprimable commotion.

Après un silence, le vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit :

— L’infini est. Il est là. Si l’infini n’avait pas de moi, le moi serait sa borne, il ne serait pas infini ; en d’autres termes, il ne serait pas. Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l’infini, c’est Dieu.

Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d’une voix haute et avec le frémissement de l’extase, comme s’il voyait quelqu’un. Quand il eut parlé, ses yeux se fermèrent. L’effort l’avait épuisé. Il était évident qu’il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui restaient. Ce qu’il venait de dire l’avait approché de celui qui est dans la mort. L’instant suprême arrivait.

L’évêque le comprit, le moment pressait ; c’était comme prêtre qu’il était venu. De l’extrême froideur, il était passé par degrés à l’émotion extrême ; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et glacée, et se pencha vers le moribond :

— Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu’il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain ?

Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravité où il y avait de l’ombre s’empreignit sur son visage.

— Monsieur l’évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus encore de la dignité de l’âme que de la défaillance des forces, j’ai passé ma vie dans la méditation, l’étude et la contemplation. J’avais soixante ans quand mon pays m’a appelé, et m’a ordonné de me mêler de ses affaires. J’ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus ; il y avait des tyrannies, je les ai détruites ; il y avait des droits et des principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi, je l’ai défendu ; la France était menacée, j’ai offert ma poitrine. Je n’étais pas riche ; je suis pauvre. J’ai été l’un des maîtres de l’État, les caves du Trésor étaient encombrées d’espèces au point qu’on était forcé d’étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l’or et de l’argent ; je dînais rue de l’Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. J’ai secouru les opprimés, j’ai soulagé les souffrants. J’ai déchiré la nappe de l’autel, c’est vrai ; mais c’était pour panser les blessures de la patrie. J’ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers la lumière, et j’ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J’ai, dans l’occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. Et il y a, à Peteghem en Flandre, à l’endroit même où les rois mérovingiens avaient leur palais d’été, un couvent d’urbanistes, l’abbaye de Sainte-Claire en Beaulieu, que j’ai sauvé en 1793. J’ai fait mon devoir selon mes forces et le bien que j’ai pu. Après quoi j’ai été chassé, traqué, poursuivi, persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se croient sur moi le droit de mépris, j’ai pour la pauvre foule ignorante visage de damné, et j’accepte, ne haïssant personne, l’isolement de la haine. Maintenant, j’ai quatre-vingt-six ans ; je vais mourir. Qu’est-ce que vous venez me demander ?

— Votre bénédiction, dit l’évêque.

Et il s’agenouilla.

Quand l’évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue auguste. Il venait d’expirer.

Image

L’évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. Il passa toute la nuit en prière. Le lendemain, quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G. ; il se borna à montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de fraternité pour les petits et les souffrants.

Toute allusion à ce « vieux scélérat de G. » le faisait tomber dans une préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection.

Cette « visite pastorale » fut naturellement une occasion de bourdonnement pour les petites coteries locales :

« — Était-ce la place d’un évêque que le chevet d’un tel mourant ? Il n’y avait évidemment pas de conversion à attendre. Tous ces révolutionnaires sont relaps. Alors pourquoi y aller ? Qu’a-t-il été regarder là ? Il fallait donc qu’il fût bien curieux d’un emportement d’âme par le diable. »

Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit spirituelle, lui adressa cette saillie : — Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. — Oh ! oh ! voilà une grosse couleur, répondit l’évêque. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau.

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2 commentaires pour Un sentiment d’inappartenance

  1. Ping : Affaires divines | AcideAldric

  2. Eric dit :

    La majorité des croyants ne comprennent rien à leur propre religion et s’en servent comme d’un exutoire. Les religions ne sont pas le problème, mais les religieux. Ils n’instruisent pas les individus mais les instrumentalisent.
    Le pouvoir politique se sert malheureusement des religions pour mener à bien ses déplorables objectifs, mais les religions ne sont pas mauvaises et n’incitent pas au crime contrairement à l’idée très répandue chez les athées (qui ne sont pour la plupart que d’incultes mondains).

    L’ignorance est en effet le pire des vices, et il vous reste manifestement beaucoup de chemin à parcourir pour remédier à ce dernier. Je propose de vous apporter quelques éclairages, en privé, si cela vous intéresse. Il serait regrettable que ce besoin de « révélation » reste insatisfait.

    Bien à vous,

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