La vérité sur l’affaire Ilan Halimi

Oh, cette imbécillité de croire que si on était intelligent et tendre on ne pouvait pas ne pas être aimé. Je ne savais pas encore que les hommes n’aiment que la force qui est en fin de compte pouvoir de tuer.

Albert Cohen, Ô vous, frères humains

             J’ai vu en avant-première le film d’Alexandre Arcady, « 24 Jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi. » D’après les gens dans la salle, il faudrait diffuser le film sur la télévision publique, le montrer dans les écoles. Je reste légèrement dubitative…

            L’affaire Ilan Halimi, ou celle du « gang des barbares », pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, est un fait-divers (« non ! un fait de société ! « un acte antisémite ! » « ah quel conne celle-là, ça commence bien son article ! ») qui remonte au début 2006. Un lundi de janvier, Ilan a rencontré Emma dans la boutique où il travaillait en tant que vendeur de téléphones portables. Elle l’a dragué, elle lui a plu, aussi, il lui a donné son numéro. Ilan avait une petite amie depuis près d’un an, il vivait avec elle. Le vendredi soir, alors que c’était chabbat, il est sorti pour rejoindre Emma vers la porte d’Orléans, assurant à sa famille et à sa copine qu’il allait voir un ami. Après avoir bu un verre avec Emma, il l’a raccompagnée en voiture. Elle l’a fait arrêter à Sceaux, lui a proposé de marcher le long de la coulée verte. Quelques instants après, des types l’ont enlevé. Son calvaire a commencé…il a duré 24 jours. D’abord dans un appartement d’une cité de Bagneux, puis dans une cave. Le visage entravé par du scotch gris, quasiment nu, à peine nourri (aucune alimentation pendant les deux dernières semaines, ses ravisseurs trouvant que c’était trop pénible de le « torcher »). Ils étaient une petite trentaine à assurer la garde, par roulement. Dirigés par un type, Youssouf Fofana, qui menait les opérations de loin, effectuant plusieurs voyages en Côte d’Ivoire pendant ce temps. C’est lui qui contactait la famille d’Ilan, pour demander une rançon dont le montant changeait plusieurs fois par jour. Monsieur Halimi a reçu près de 700 appels. Même après la mort de son fils, Fofana a continué à l’appeler, lui promettant le même sort qu’Ilan. Il y a eu en effet 10 jours entre la mort du jeune homme et l’arrestation de celui qui se faisait appeler « the brain of barbarians ». C’est lui qui a porté le coup fatal, en emmenant Ilan à Sainte-Geneviève des Bois, le 13 février, pour le brûler vif, le long d’une voie de chemins de fer. Ilan a été retrouvé peu de temps après, respirant encore, mais il est mort lors de son transfert à l’hôpital.

            Un film sur ce sujet, ça peut paraître délicat. « Baaaah de la violence, non merci ! » mais quand on pense à ce qu’a enduré Ilan, on se reproche un peu de jouer les dégoûtés. De fait, le film ne montre que peu de scènes de réelle violence, tout est suggéré. Ce qui est presque pire. Depuis hier, je revois dans ma tête l’appartement, l’angoisse de savoir qu’à quelques mètres il y a un jeune homme qu’on traite comme un animal, une chose, un machin indigne. « Si c’est un homme ». Et quand on le voit, ce pauvre gamin, aveuglé par du gros scotch dégueulasse, remuant par terre, nu sous son peignoir, criant pour on ne sait quelle raison, mais sûrement à tort, puisque ses cris ne lui vaudront que des coups. ferme ta gueule, ferme ta gueule. quand on est enfant, on crie, et maman arrive. Est-ce qu’Ilan appelait sa mère ? et dans l’obscurité de sa douleur, elle n’est jamais venue.

         Le moment où il est transporté à la cave. Une descente aux enfers… pauvre petite chose ballottée, cachée dans une couverture minable…et puis quand ils le rasent, scène atroce. Le pire, évidemment, c’est la fin, quand Fofana l’emmène en voiture et le balance par terre, au milieu de nulle part, presque nu, qu’il l’asperge d’essence et qu’il le brûle vif. Dans le film, Ilan paraît en assez bon état, au regard de tout ce qu’il a subi. On n’a pas cherché le sensationnel, alors qu’il paraît que les photos de l’autopsie étaient « insoutenables ». Mais il y a quelque chose de brisé en lui. J’avais l’impression de voir une bête mourante. J’ai failli quitter la salle, je voulais tellement voir autre chose à l’écran, des policiers, des avocats, des gens qui parlent, qui sont civilisés. Cette scène était pire que tout, pire que la violence, pire que l’enfermement. C’était le résultat de tout cela. Il n’y avait plus de mots.

            Le film a été présenté par le réalisateur et BHL. Je lui reconnais bien volontiers une aisance certaine à l’oral, mais son propos m’a légèrement dérangée. Il a tout de suite insisté sur le fait – j’en parlais au début, incidemment – que l’affaire relève évidemment d’antisémitisme. Pour lui c’est abject de vouloir dire qu’il s’agit « simplement » d’actes crapuleux. Il a marqué un point en disant que de toute façon, l’antisémitisme était crapuleux, et qu’une des raisons majeures du génocide juif orchestré par les nazis fut le grand détournement de fortunes immenses. Certes.

Néanmoins, les nazis étaient profondément antisémites. Je crois avoir écrit la phrase la plus profonde de l’ensemble du blog. Elle m’a demandé un important travail de recherche. Ce que je veux dire, c’est que les nazis avaient défini le juif comme un être à part, comme une « race » d’hommes qu’il fallait éliminer pour toutes sortes de raisons. Il y avait du dégoût pour les juifs.

En 1905, voilà ce qui est arrivé à Albert Cohen, alors qu’il avait 10 ans, dans une rue, à Marseille. Il était sur le point d’acheter à un vendeur de rue des bâtons de détacheur.

         Mais alors, rencontrant mon sourire tendre de dix ans, sourire d’amour, le camelot s’arrêta de discourir et de frotter, scruta silencieusement mon visage, sourit à son tour, et j’eus peur. Son sourire venait de découvrir deux longues canines, et un paquet de sang massivement afflua sous ma poitrine, à hauteur du sternum, avec le choc d’un coup contre ma gorge. Sous son regard bleu pâle et son index tendu qui me désignait, je transpirai, et de panique j’humectai mes lèvres.

            Toi, tu es un youpin, hein ? me dit le blond camelot aux fines moustaches que j’étais allé écouter avec foi et tendresse à la sortie du lycée, tu es un sale youpin, hein ? je vois ça à ta gueule, tu manges pas du cochon, hein ? vu que les cochons se mangent pas entre eux, tu es avare, hein ? je vois ça à ta gueule, tu bouffes les louis d’or, hein ? tu aimes mieux ça que les bonbons, hein ? tu es encore un Français à la manque, hein ? je vois ça à ta gueule, tu es un sale juif, hein ? un sale juif, hein ? ton père est de la finance internationale, hein ? tu viens manger le pain des Français, hein ? messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la confrérie du sécateur, raccourci où il faut, je les reconnais du premier coup, j’ai l’œil américain moi, eh ben nous on aime pas les juifs par ici, c’est une sale race c’est tous des espions vendus à l’Allemagne, voyez Dreyfus, c’est tous des traîtres, c’est tous des salauds, sont mauvais comme la gale, des sangsues du pauvre monde, ça roule sur l’or et ça fume des gros cigares pendant que nous on se met la ceinture, pas vrai, messieurs dames ? tu peux filer, on t’a assez vu, tu es pas chez toi ici, c’est pas ton pays ici, tu as rien à faire chez nous, allez, file, débarrasse voir un peu le plancher, va un peu voir à Jérusalem si j’y suis.

antisemitisme_pessin 

             Fofana voulait de l’argent. C’était sa seule motivation. Après un séjour de deux ans en prison, il avait développé l’idée selon laquelle les juifs étaient riches et que leur communauté était soudée. Peu à peu, il a considéré la prise d’otage comme un moyen de se faire de l’argent facilement. Il a entraîné les autres dans son délire. Et tous se sont mis à détester les juifs, le « juif », sans bien savoir ce que ça représentait. Fofana considérait que les juifs étaient les rois en France quand les noirs étaient des esclaves.

Avait-t-il vraiment tort ? c’est horrible de poser cette question. mais je la pose quand même. Est-ce qu’il n’y a pas un peu de vrai, derrière ? Combien de femmes noires font des ménages ? combien de femmes juives ? ah mais il ne faudrait pas poser la question en ces termes. je continue quand même. combien d’hommes noirs sont balayeurs de rue ? combien d’hommes juifs ?

              En France, on n’a pas le droit de parler de ça. Et on se ment, on pense que tous les citoyens sont libres et égaux. Que les méchants sont méchants par choix. Ça nous arrange bien, on est contents de se regarder avec une certaine fierté « ah, je suis quelqu’un de bon! ». On réfléchit pas au fait que c’est plus facile de distinguer le juste de l’injuste, le bien du mal, quand on a grandi dans un environnement stable, qu’on a reçu une éducation solide, qu’on est inséré dans la société. Et c’est un fait que les ethnies ne reçoivent pas le même traitement. On interdit les statistiques à ce sujet. Curieux tabou.

            Tout cela pour dire que l’antisémitisme de ces barbares me semble légèrement différent de celui des bons citoyens français du début du XXème siècle. Et je crois que c’est pour cette raison que la plupart des gens (non-juifs) n’ont peut-être pas voulu y voir de l’antisémitisme, parce que ça ne correspondait pas aux codes habituels. Après tout, ce débat est un peu stérile. Si Ilan n’avait pas été juif, il ne serait pas mort. Et c’est sûrement suffisant pour parler d’antisémitisme. Ce qui paraît heureux, en un sens, c’est que les gens qui n’ont pas voulu y voir de l’antisémitisme (la police, les médias, peut-être une partie de l’opinion) n’ont absolument pas cherché à minimiser l’événement; ils n’arrivaient pas à admettre que la haine du juif soit encore présente, à notre époque, et qu’elle puisse expliquer une telle barbarie. C’est pourquoi, peut-être, il faudrait arrêter de se braquer là-dessus, de diviser deux camps d’interprétation, en cherchant sans cesse à définir l’antisémitisme, à le distinguer des autres formes de haine, à peser le poids des différents motifs.

            Bernard-Henri Lévy a eu cette phrase, ou à peu près : « on ne peut pas expliquer le comportement de ces gens ». J’avais entendu la même réflexion par un professeur de philosophie au sujet du nazisme. Mais pourquoi ? Je pense que cela vient d’un orgueil humain. Reconnaître qu’on peut le comprendre, c’est reconnaître qu’on a cette part d’ombre en nous. Or, cela nous dérange. Donc on l’évacue. Est-ce pourtant si difficile d’expliquer ? De comprendre ? Pardonner est autre chose.

            Emma, la jeune fille qui a servi « d’appât », est d’origine iranienne, réfugiée en France pour raisons politiques. Perdu son père quand elle était enfant. Violée par son oncle. Violée à nouveau quand elle avait 13 ans, 2 ans après son arrivée en France. Mère qui l’encourage à retirer sa plainte. Alors oui on peut se dire que c’est un monstre cette fille, une « pute » version criminelle. Mais on peut aussi comprendre comment elle en est arrivée là. Comment l’influence d’un caïd a pu jouer sur elle, comment elle s’est sentie flattée de réussir enfin un truc dans sa vie. Et puis il y avait aussi l’argent. Mineure, en seconde après plusieurs redoublements, 5 000 euros ça représentait une belle somme. Non ? mais je n’excuse rien. Et je pense que, malgré tout, elle aurait pu avoir un instinct du Bien qui l’emporte.

Est-ce que l’instinct du Bien existe ? est-ce que ce n’est pas plutôt qu’on le développe par l’éducation ? je n’ai pas de réponse. Je ne me permets pas de juger. Je ne sais pas ce que je serais devenue si j’avais dû être arrachée à mon pays natal, à moitié orpheline, sans aucun repère moral, et ne connaître des rapports humains que la force.

Alors oui c’est facile quand on a été élevé dans le VIIIème arrondissement de Paris de crier aux barbares.

Emma a toujours été traitée par les hommes comme un objet sexuel, et l’attirance qu’elle exerçait s’est d’abord retournée contre elle pour la faire victime. Avec Fofana, elle a trouvé le moyen d’utiliser ses atouts pour créer une victime. Si Emma avait été sincère, si elle avait vraiment voulu « prendre un verre » avec Ilan, sans mauvaise intention, que se serait-il passé ? Il l’aurait sûrement raccompagnée chez elle. Ils auraient sûrement couché ensemble. Puis il serait parti. Il ne l’aurait probablement jamais présentée à sa famille.

            Fofana a été élevé par sa mère, une femme de ménage sans histoires, qui accordait beaucoup d’importance au travail, à la respectabilité qu’il donnait. Enfant, Fofana voulait devenir avocat. Il a vite changé, expliquant avoir « la haine de voir sa mère nettoyer des chiottes ». Et il est devenu délinquant. Après un braquage de supermarché, il a été emprisonné, deux ans. C’est là qu’il a développée son idée sur les juifs, et imaginé qu’il pourrait se faire de l’argent sur leur dos. En revenant dans la cité de Bagneux, il était devenu une sorte de notable, respecté parce que craint. Ainsi naissent les caïds. La prison ne nous protège pas des criminels, elle contribue à les créer. Il paraît qu’il est devenu fondamentaliste depuis quelque temps, en prison justement. Pourtant il a grandi dans une famille de tradition catholique. Ça m’a rappelé l’histoire de Malcolm X. Lui aussi venait d’un milieu catholique. Lui aussi est devenu délinquant. Lui aussi est allé en prison. Et c’est en prison qu’il a eu une révélation, qu’il s’est converti à l’islam, rejoignant le mouvement d’ Elijah Muhammad. Évidemment, l’histoire de Malcolm X est plus heureuse. Mais on voit à quel point la religion peut aider les exclus de la société à se sentir exister, à donner un sens à leur vie. Il faut souvent choisir entre l’amour et la haine, l’ange et la bête. Malcolm X avait un but élevé, la libération (et, éventuellement, la domination) du peuple noir. Fofana, lui, esprit borné, ne pensait qu’à sa gueule, ne voulait que de l’argent. Par-delà ces différences, ils ont trouvé en prison de quoi soutenir leurs aspirations : une pensée religieuse détournée, adaptée à ce qu’ils cherchaient. Un prétexte. Pendant le procès, Fofana a eu des mots terribles, profondément antisémites, dans une surenchère odieuse et insolente. Là aussi, sans pardonner, on peut comprendre. Il savait qu’il allait recevoir la peine maximale. À partir de là, perdu pour perdu, la seule chose qui pouvait encore l’exciter c’était de faire mal. D’appuyer là où il savait que ça ferait mal. Une forme de dépit/défi, semblable aux menaces contre la famille qu’il a lancées suite à la mort d’Ilan. Atroce et condamnable, mais néanmoins intelligible, la psychologie d’un criminel.  Alors pourquoi vouloir à ce point renoncer à comprendre ?

            BHL a parlé d’Ilan en le désignant comme un « agneau sacrifié ». Vraiment ? Ilan, s’il est mort, c’est donc bien parce qu’il avait prévu de tromper sa copine. Sa copine qui a dit après qu’ils étaient un couple très soudé, qu’ils vivaient ensemble, que c’était le grand amour. Sans doute difficile à admettre que le soir où il a disparu, il avait prévu de se taper une fille rencontrée quelques jours avant parce qu’elle était « bonne ». Je sais qu’en disant ça je choque. Ohlala, on ne peut rien dire sur les morts. Évidemment, ce genre de comportements machistes et hypocrites sont le propre de beaucoup d’hommes, et ça ne mérite certainement pas la torture qu’il a vécue. Les juifs rejoindront mon idée en se focalisant sur chabbat : si seulement Ilan avait respecté sa religion, il ne serait pas sorti ce soir-là. Le hasard, le destin ? Impossible à définir. Mais ce que je veux dire, au fond, c’est qu’ Ilan n’était pas un petit ange, un petit agneau. C’était un garçon comme beaucoup d’autres, avec ses lâchetés, ses défauts bien ordinaires, et certainement de nombreuses qualités. Il m’a semblé que BHL voulait créer un martyr, et contribuer ainsi à donner à cette histoire sordide une valeur d’exemple, presque religieuse. Sur ce point je ne reproche rien au film d’Alexandre Arcady qui n’occulte pas la réalité. Ce qui m’inquiète, c’est plutôt le discours qui peut être tenu autour de l’affaire.

            La vraie histoire, c’est que des abrutis intéressés par le fric ont enlevé un jeune homme inconséquent. Ils ont voulu une rançon mais la famille n’avait pas d’argent, et a prévenu la police. Qui, malgré toutes ses bonnes intentions, est passée à côté, refusant de donner la rançon, ratant de peu l’arrestation de Fofana, quand Ilan était encore en vie, passant ainsi à quelques secondes de sauver la vie du jeune garçon (je ressens moi-même la rage de ce coup manqué et ne peux imaginer ce que la famille a dû vivre, à l’époque, et depuis). Les débiles se sont énervés, encouragés par un leader fou furieux. Qui a fini par brûler vif le pauvre jeune homme qui n’avait rien demandé. Et c’est toute la médiocrité, l’absurdité de la vie qui nous explosent au visage quand on accepte de regarder l’affaire en face. Pour moi c’est ça la vérité sur l’affaire Ilan Halimi. Une histoire d’hommes médiocres, intéressés par l’argent, seule chose qui semblait avoir de la valeur à leurs yeux. Des hommes vulgaires et pas cultivés. Des malades, des dangereux, des violents. Des antisémites aussi, certainement, parce qu’on s’en fout de raffiner avec les définitions. Des types haineux, cons et jaloux, qui ont trouvé, comme d’autres abrutis avant eux, que les juifs permettaient d’expliquer en grande partie le ratage de leur vie.

            Je ne sais pas si on peut vraiment traiter cette affaire comme un fait de société. C’était le propos officiel lors de la projection du film. N’est-ce pas donner trop d’envergure à ce qui n’est, malheureusement ou heureusement, qu’un tragique événement ?

De nombreux juifs ont trouvé qu’il était scandaleux qu’on n’ait pas assez parlé d’antisémitisme pour qualifier l’affaire. De nombreux non-juifs ont trouvé qu’on ne parlait que de ça. Et beaucoup se sont demandé « est-ce qu’on aurait fait autant de foin pour mon enfant? » c’est ainsi que commence l’antisémitisme.

            Un cercle vicieux, au sens premier. On ne se sortira donc jamais de toute cette haine? c’est la question que je me suis posée après avoir vu le film. Est-ce que les gens ne vont pas se braquer en le voyant ? les juifs ne vont-ils pas se sentir encore plus légitimes de crier sans cesse à la persécution ? et reprendre les lamentations du peuple tristement élu, élu pour être maudit. Ah malheur de malheur, qui renforce l’appartenance qui renforce la haine des autres qui renforce l’appartenance, et on s’en sort pas, on s’en sortira donc jamais, c’est ça. Depuis des millénaires on n’a toujours pas avancé, tu m’aimes pas je m’en vais, j’aurais bien voulu t’aimer mais puisque tu m’aimes pas je te détesterai, et toi tu me détesteras encore plus de croire que je te déteste, et ainsi nous serons ennemis, nous, pourtant humains, qui aurions pu être heureux, amis, amants, on aurait pu mais on a préféré se buter les uns les autres parce que t’as dit que ma mère nanère, parce que t’as une maison plus grande, et que d’abord t’es moche. Puis on vient nous expliquer tout ça avec des théories, on enrobe notre connerie profonde en concepts, des types font des thèses, écrivent des livres.

            Est-ce possible de s’aimer les uns les autres ? il semble que non. c’est triste à dire, mais vraiment, je suis de plus en plus persuadée que non. Nous vivons dans un pays libre, où, pourtant, des gens croient encore qu’on ne peut pas aimer quelqu’un parce qu’il n’a pas la bonne ascendance. Quand j’ai fait ce constat, je me suis dit qu’on était loin du compte. Mais finalement, avant de s’aimer tous les uns les autres, on pourrait commencer par ne pas se détester. Ce serait déjà une bonne étape.

Albert Cohen écrit ainsi, à la fin de son livre que j’ai déjà cité, au magnifique titre inspiré de Villon, « Ô vous, frères humains », il écrit donc :

         Oui, frères, ne plus haïr, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne plus haïr importe plus que l’amour du prochain, amour auquel j’ai cru en ma jeunesse, et j’en ai la nostalgie, et j’en sais l’attrait et le charme, et il me tente parfois, cet amour, émouvant de beauté, mais comment le prendre au sérieux, comment y croire ? Comment d’amour véritable, amour prêt au renoncement et à la privation, amour plus fort que l’attachement à soi-même, amour plus fort que la mort, car sans cesse je pense à l’aimée après ma mort, et saura-t-elle se défendre lorsque je ne serai plus auprès d’elle, comment de cet amour que tu as pour ceux que tu aimes en vérité, de cet amour qui est vrai, car tu vis avec tes aimés, tu les connais, et ton âme s’est attachée à leur âme, et en vérité tu les chéris, et ils sont tes prochains, comment de cette sublime préférence de l’autre, de cet amour qui est constant tremblement de perdre l’être aimé, de le perdre par sa mort ou par ta mort, comment d’un tel amour, seul digne de ce nom, comment de cet amour sacré sincèrement aimer des inconnus par milliers ou millions ? En vérité, il y a deux amours, le vrai pour les bien-aimés, et le faux pour les autres, l’amour dit du prochain. Ah, comme ils aiment peu et comme ils se contentent de peu, les aimants du prochain.

 

            En vérité, je vous le dis, par pitié et fraternité de pitié et humble bonté de pitié, ne pas haïr importe plus que l’illusoire amour du prochain, imaginaire amour, mensonge à soi-même, amour dilué, esthétique amour tout d’apparat, léger amour à tous donné, et c’est-à-dire à personne, amour indifférent, angélique cantique, théâtrale déclaration, amour de soi et quête d’une présomptueuse sainteté, vanité et poursuite du vent, dangereux amour mainteneur d’ injustice par ce trompeur amour fardée et justifiée, ô affreuse coexistence de l’amour du prochain et de l’injustice, stérile amour qui au long de deux mille années n’a empêché ni les guerres et leurs tueries, ni les bûchers de l’Inquisition, ni les pogromes, ni l’énorme assassinat allemand, ô affreuse coexistence de l’amour du prochain et de la haine.

 

            Ô vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et à jamais compassés et muets en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour de paroles, amour dont nous avons longuement goûté au cours des siècles et nous savons ce qu’il vaut, bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine.

 

Et Didier Halimi a eu ces mots, lors du procès, après avoir regardé un à un les 27 accusés : « Quand je les regarde, je ne ressens pas de haine, mais seulement une immense tristesse. »

colombe-paix-europe 

 PS : tout à l’heure, alors que je ruminais l’histoire après avoir marché longtemps, j’ai pris, pour une des premières fois, et me sentant comme entraînée à le faire, j’ai pris, donc, le RER B à la station Luxembourg. C’était pour ne pas marcher jusqu’à Châtelet, il faisait un peu froid. D’habitude, je marche. Quand je suis arrivée sur le quai, ça m’a sauté aux yeux. Je crois beaucoup aux signes.

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Strange now to think of you, gone without corsets & eyes, while I walk on the sunny pavement of Greenwich Village. – See more at: http://www.poets.org/viewmedia.php/prmMID/15307#sthash.1KS5UBnd.dpuf
Strange now to think of you, gone without corsets & eyes, while I walk on the sunny pavement of Greenwich Village. – See more at: http://www.poets.org/viewmedia.php/prmMID/15307#sthash.1KS5UBnd.dpuf

 Strange now to think of you, while I walk on the sunny pavement of Greenwich Village.

And you’re out, Death let you out, Death had the Mercy, you’re done with your century, done with God, done with the path thru it–Done with yourself at last–Pure –Back to the Babe dark before your Father, before us all–before the world– There, rest. No more suffering for you.

Kaddish, Allen Ginsberg

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Un commentaire pour La vérité sur l’affaire Ilan Halimi

  1. ania robine dit :

    UN racisme ORDINAIRE, ça existe et c’est sociétal.

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