Marianne n’aime pas Charb

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            J’ai dû acheter des timbres hier et quand le type s’est retourné pour aller dans sa réserve, j’ai vu le fameux « bienvenue » écrit dans son dos, sur son gilet La Poste. « Pourquoi pas bienvenue marqué sur le cul des employés aussi ? ». Et puis tiens, en écrivant des mots entre guillemets, je me souviens de ses foudres contre les gens qui miment les guillemets. Pourquoi pas ouvrir les bras et faire des parenthèses quand on cherche à préciser sa pensée, ou alors, quand on veut l’expliquer, lancer deux petits coups avec l’index, l’un en dessous de l’autre ? et puis si on n’a pas envie de finir une phrase, on pourrait faire trois petits points en l’air, en suspension…

            Lui, le jamais content, c’est Charb, mon compagnon des transports en commun ( et rien d’autre, pas de polémique ). Lui qui me faisait éclater de rire quand je lisais ses fatwas, dans le RER souvent, ou le train, parce que j’aime acheter la presse dans les gares. On s’en fout. Il aurait dû écrire une fatwa contre les gens qui disent aimer les gares ou les aéroports.

            Tout à l’heure mon téléphone a vibré, je me suis dit chouette, quelqu’un m’envoie un message de consolation « Charb est plus là mais si tu veux on peut faire un tennis », ou un truc du style, parce que tous les messages maintenant je voudrais qu’ils démarrent comme ça. (même si « faut commencer à tourner la page hein quand même. Bah ouais, ça fait déjà bien…ouh…deux semaines !!! ») Non, c’était un de mes amis Facebook qui m’invitait à jouer à Candy Crush Saga. Enchaîner autant de mots débiles pour caractériser un jeu paraît déjà une belle prouesse. Mais là je pense encore à Charb qui ne supportait pas ces gens qui trouvaient du sens à éclater des bonbons virtuels pour passer le temps dans les transports. Mais qu’est-ce qu’ils font les gens dans les transports sinon, Charb ?

            Ils font la gueule. Ah, mais Charb en avait ras le bol des gens qui se plaignaient des gens qui font la gueule dans le métro parisien. D’ailleurs j’aurais dû penser à lui, l’autre jour, parce que je fais partie des cons qui essayent parfois de sourire dans les transports, le mec en face de moi a dû prendre ça pour une « avance » (arrête avec tes guillemets !) et il m’a caressé la jambe. Ah Charb, si seulement je t’avais écouté ! j’ai finalement changé de voiture, et j’ai baissé les yeux toute la fin du voyage.

             Ou alors parfois, les gens dans les transports, ils lisent des journaux gratuits. Mais quand je les vois, je pense à toi encore, qui en avais marre de ces abrutis attirés par le « faut pas payer », peu importe ce que ça cache. Ils feraient la queue pendant des heures pour se prendre des coups de pied au cul s’ils savaient que c’est offert.

presse gratuite

            Et puis, jusqu’au 7 janvier, moi aussi je pensais : pendant tout le mois qui vient, des importuns vont nous dire  » on a tout le mois de janvier pour se souhaiter une bonne année! » « où c’est marqué ça ? dans quelle loi figure cet article foireux ? On a tout le mois de janvier pour fuir cette milice du bonheur obligatoire oui ! » Bizarrement, je ne me plains plus trop à ce sujet depuis quelque temps.

            Ce week-end je devrais aller au cinéma, me changer les idées. Enfin, je sais que ça me fera repenser à ce scénario toujours répété des multiplexes dont tu parlais : « À peine le générique de fin est-il entamé que les lumières se rallument. Les esclaves en habit de steward, un sac-poubelle de trente litres à la main, réapparaissent pour vous empêcher de sortir par là où vous êtes entré. Le troupeau des spectateurs hagards est prié de s’engouffrer dans un couloir sombre et étroit qui pue la pisse. Tous les dix mètres, une porte battante vous claque le pif. Vous aimeriez être dans des égouts, vous êtes dans les intestins de béton du cinéma. C’est par là que UGC ou Pathé chient leurs clients après avoir absorbé leur pognon. Vous vous retrouvez au cul du ciné à côté du local à poubelles. Vous vous sentez comme une merde. Vous êtes une merde. »

            Depuis le 7 janvier, tout le monde est Charlie. J’ai même des amis qui veulent en acheter plein pour les revendre ensuite. C’est pas drôle quand même ça ? Prendre de l’argent à des anti-Charlie, c’est pas mal. Un peu comme d’entendre le concert des gens qui soudain deviennent vous. Les économistes qui adorent Bernard Maris, après l’avoir méprisé.

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            On m’a dit que dans une entreprise aussi l’autre jour, un type a affirmé »ben moi, le mec, j’ai franchement aucun problème à le payer, il vient, 6-7 heures par jour, il fait son truc, il part, ça avance, moi ça me va. Il a pas à réfléchir, bam, des tâches automatiques, une feuille de route, c’est le rêve non ? ». Et tout le monde était d’accord.

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            Enfin, parlons de choses sérieuses. Moi, je voudrais essayer de comprendre un truc. Pourquoi les gens sont bêtes ? enfin, je vais reformuler. Pourquoi c’est pas moi qui me suis pris une balle dans la tête ou dans le cœur, alors que finalement je contribue tout autant voire plus à la situation contre laquelle ces terroristes croyaient se battre ? Ils ont pensé que Charlie était islamophobe parce que laïque. Ils n’ont vu que ce qui se donnait à voir en premier, un dessin moqueur, et ils ont tiré. Je me dis surtout, mais bon sang, ils croient détruire un journal, et ils le font rentrer dans l’Histoire. Ils ont peut-être, c’est terrible à écrire, sauvé Charlie. Mais surtout, ces abrutis, ils ont tué des gens plutôt pro-palestiniens, anti-racistes, des gens grâce à qui la France reste une terre d’accueil, un pays tolérant, laïque, et ouvert.

Ah, Charb, tu ne sais pas quoi dire toi non plus hein… ah si pardon.

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             Enfin bon, Charb savait aussi parler de sentiments quand il voulait. Il avait lancé une fatwa contre les radins de l’amour, qu’on connaît tous.

Bisou-bisou sur le pas de la porte, vous promettez de vous revoir, et là, comme un con (ou une conne) vous lui dites « je t’aime ». La gaffe. C’est pas vraiment que la formule vous a échappé, non, vous le pensez vraiment. Votre ex et éphémère conquête tire une gueule pire que si vous lui annonciez que vous avez le sida et que la capote était trouée. Après une bonne baise il vaut mieux dire « Va te faire foutre, minable, tu niques comme une lampe de chevet » que « Je t’aime ». Lorsque vous dites « Je t’aime », l’autre entend : « Je voudrais faire ma vie avec toi, tout partager avec toi jusqu’à ce que le réchauffement de la planète nous sépare. » Je t’aime, c’est plus que trois mots. Je t’aime, c’est une clé USB qui contient des milliers de pages d’un contrat pervers et retors où tout est écrit en cyrillique. Je t’aime, c’est un engagement total et définitif, c’est une demande en mariage. On ne peut pas s’aimer pour un instant. Enfin, si, on peut, mais il ne faut pas le dire. Aimer implique la perpétuité. Aimer, c’est grave. Si on dit « Je t’aime » à tout le monde, c’est qu’on n’aime personne, pense le semi-légume conditionné par les feuilletons télé à qui vous venez benoîtement d’avouer vos sentiments.

            Je crois que vous en serez d’accord, il faut empaler ceux qui gèrent leurs émotions et leurs « Je t’aime » comme s’il s’agissait d’inestimables valeurs boursières. Amen.

            Qu’en termes élégants ces choses-là sont mises ! oui, je sais, c’est un peu grossier, un peu vulgaire. Vulgaire ? Entendons nous sur ce mot. Je repense à Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil :

Plantier vous êtes un con. Vous me trouvez grossier et moi mon cher ami je vous trouve vulgaire. Vous ne comprenez pas. Je vais vous expliquer. Dire merde ou mon cul, c’est simplement grossier. Maintenant voyons donc tout ce qui est vulgaire. Prendre une voix feutrée et sur un ton larvaire vendre avec les slogans au bon con d’auditeur les signes du zodiaque ou le courrier du cœur. Connaissant son effet sur les foules passives, faire appel à Jésus pour vanter la lessive. Employer les plus bas et les plus sûrs moyens, faire des émissions sur les vieux, sur la faim, le cancer, enfin jouer sur les bons sentiments afin de mieux fourguer les désodorisants, tout cela c’est vulgaire. Ça pue, ça intoxique, et cela fait partie du jeu radiophonique. Vendre la merde oui, mais sans dire un gros mot. Tout le monde est gentil, tout le monde il est beau. Mais là mon cher Plantier, vous ne pouvez comprendre. Et dans un tel combat, je ne puis que me rendre. Alors Plantier, salut, je préfère me taire, je crains, en continuant, de devenir vulgaire.

             Charb était grossier, sûrement, mais ce qu’il disait n’en ressortait que plus vrai, et plus beau. S’emporter contre les radins de l’amour, c’est marrant, oui, c’est dit dans un langage fleuri, oui. Mais c’est aussi une déclaration d’amour aux amoureux, aux gens qui n’ont pas peur de parler, de dire leurs sentiments, aux gens qui ne veulent pas passer à côté de leur vie parce qu’on leur a appris qu’il fallait se préserver de tous les côtés.

            Charb me faisait marrer, avant tout, et il faut pas l’oublier, même si on a tendance, ces jours derniers, à devenir très solennel. Il me donnait l’impression d’être un peu moins seule, un peu moins perdue. Enfin il me montrait une vie où on pouvait dire ce qu’on pensait, librement, que ce soit des insultes ou des mots d’amour.

            Je crois que vous en conviendrez, il faut ressusciter Charb par tous les moyens, au risque de trop remarquer son absence. Amen.

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Non, non, il n’est point d’âme un peu bien située
Qui veuille d’une estime ainsi prostituée.
Et la plus glorieuse a des régals peu chers,
Dès qu’on voit qu’on nous mêle avec tout l’univers:
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c’est n’estimer rien qu’estimer tout le monde.
Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps,
Morbleu! vous n’êtes pas pour être de mes gens;
Je refuse d’un cœur la vaste complaisance
Qui ne fait de mérite aucune différence;
Je veux qu’on me distingue; et pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.

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