Raconter le 13 novembre 2015

J’ai acheté le livre d’Erwan Lahrer, Le livre que je ne voulais pas écrire, la semaine dernière après être tombée dessus dans la librairie de mon quartier. Le titre me disait quelque chose et je me suis souvenue en le feuilletant : il s’agissait du témoignage d’un rescapé du Bataclan.

EL book

Témoignage ? le mot ferait sûrement bondir l’auteur. Lui parle plutôt d’« objet littéraire ». Et il en remet des couches, des effets de style,  souvent il le rappelle avec ses gros godillots – qui sont d’ailleurs en couverture du bouquin, et en fil directeur du texte –oui, nous lisons un « objet littéraire » écrit par « l’Ecrivain » (il ose tout !).

Je sais que ça peut choquer de critiquer le livre d’un survivant des attentats. On devrait le respect éternel à ces victimes et la moindre critique serait une remise en question de leur douleur. Mais il se trouve qu’Erwan Lahrer, précisément, n’a pas souhaité écrire de témoignage mais a voulu faire « queq’chose d’autre » comme aurait dit ma grand-mère, un livre, de la littérature, et c’est à ce titre que je me permets d’intervenir, en lectrice non pas seulement déçue, mais agacée.

Erwan Lahrer nous fait croire qu’il ne voulait pas écrire ce livre. En réalité, on comprend qu’il a très vite saisi le potentiel dramatique de la soirée du 13 novembre, reconnaissant même qu’il se demandait s’il passerait bien à la télé alors qu’on l’évacuait sur un brancard de fortune. Je ne pouvais m’empêcher de voir Gérard Darmon dans la Cité de la Peur en train de jouer l’agonie pour les photographes. https://www.youtube.com/watch?v=SaQ2SgTGj70

Il a vu comme on s’intéressait aux victimes, aux familles, le caractère sacré que prenait tout ce qui avait trait aux événements. Alors forcément, l’Ecrivain qui pendant toute sa carrière n’a pas gagné plus de 10 000 euros malgré ses 6 bouquins et son prix de l’Académie française ne peut s’empêcher de vouloir profiter de la poule aux œufs d’or. Il faut raconter, oui.

Et c’est vrai que ça intéresse les gens. Moi-même, j’ai acheté ce livre et pas un autre parce que j’avais envie de savoir. Parce que je voulais pouvoir appréhender la réalité de l’horreur. Savoir ce qu’il avait pensé au moment où, savoir comment il avait traversé les longues secondes de l’attente, savoir ce qui était arrivé ensuite.

Alors oui, j’ai pu savoir un peu. Mais le récit est pollué par la diversité des voix qui s’expriment. Pour écarter les accusations de nombrilisme, Erwan Lahrer a tenu à faire intervenir dans le récit des « vues du dehors », des témoignages de ses amis, de leur « vécu » (le terrible « vécu » dont tout le monde se réclame) de cette soirée-là. Sauf que ces récits n’ont aucun intérêt pour le lecteur. On comprend que ça en ait un pour l’auteur en tant que personne, car il a pu apprécier l’amour et l’amitié que ses proches lui portaient. En fait, il me rappelle un gamin dans un de mes livres pour enfants qui souhaitait mourir pour de faux (pouvoir revenir dans le temps après) juste pour assister à son enterrement et entendre tous les mots gentils qu’on dirait sur lui. Ces gens qui s’expriment sur leur soirée du 13 novembre redisent en boucle des choses que beaucoup de lecteurs ont pu connaître, le fait de regarder BFM TV, de s’inquiéter pour untel ou untel, de ne pas fermer l’œil de la nuit etc. Comme il s’agit d’un texte commandé par l’auteur et destiné à la publication, ils essayent en plus de bien écrire, de faire du style. J’attendais de l’émotion brute, la vérité d’un choc, et je n’ai eu que de la soupe.

On ne peut pas reprocher à l’auteur d’être pudique ou de chercher à se faire passer pour un héros. Mais il va presque trop loin dans l’autre sens. Il a reçu une balle dans la fesse gauche, est resté immobile, couché au sol, pendant toute la soirée, et pendant cette longue attente il n’a pensé à personne, n’a rien regretté. Il reconnaît avoir honte, rétrospectivement, de cette froideur, honte aussi d’avoir été rabaissé à une condition de sous-homme, ou comme il dit de « Super Lavette ». La blessure a atteint la zone honteuse, mais lui n’a pas honte de le dire très vite : sa plus grande peur, c’est de ne pas retrouver d’érection. Il en parle dès le lendemain matin au téléphone avec sa compagne, qui éclate de rire. Elle s’en voudra par la suite. Cela peut paraître superficiel alors qu’on vient d’échapper à la mort, mais pour le mâle écrivain, ce serait presque pire que la disparition. Il l’écrit lui-même, il souhaite être vu comme « un individu aimable, un écrivain respectable et un amant notable ».

Le lecteur ne peut pas se prononcer sur ce point, et ne souhaite d’ailleurs pas forcément tout savoir. En revanche, le texte fait le portrait d’un amoureux déplorable. On ne sait pas grand chose de Jeanne, sa compagne de l’époque, qui disparaît vite de la narration alors qu’elle est très présente dans les récits des proches. L’auteur parle beaucoup des infirmières qu’il reluque lors de sa convalescence, reconnaissant pourtant que ça ne sert à rien puisqu’il n’est pas en état de fonctionner normalement. Les témoignages qui ponctuent le récit proviennent de plusieurs de ses anciennes conquêtes. Enfin, le livre se termine sur la naissance d’une bluette qui semble aussi intéressée dans la vie que dans le texte. L’auteur l’affirme lui-même quelques pages avant la fin, il a un bon « cliff-hanger », on va avoir une surprise.

C’est vrai que c’est inattendu. On apprend donc qu’après avoir publié un bouquin, Monsieur l’Ecrivain s’est rendu à un salon littéraire dans le Var où il a rencontré Mademoiselle ex-mannequin romancière, et que ces deux clichés se sont mis ensemble, trouvant dans cette union l’actualisation d’un destin. Il essaye d’ailleurs de nous faire comprendre que sa vie amoureuse avait été mise entre parenthèses depuis un événement absolument incroyable quand il avait 18 ans. Une fille, avec qui il ne sortait pas, n’était pas venue à un rendez-vous. On imagine le traumatisme. Il se sert donc de cet épisode dramatiquement lourd pour expliquer que toute sa vie avait été mise en veilleuse, et que le Bataclan l’a libéré. Il écrit « j’ai durant des années aimé avec mesure. » Ses amis, pour l’un des seuls moments sincères et drôles du récit, lui répondent : « la vache, elles vont être contentes de lire ça, tes ex ! »

Voilà, c’est le livre d’un goujat qui écrit, qui a vécu un truc pas marrant mais qui finalement s’en sort pas trop mal. On est sûrs en finissant le livre que le titre même était faux. Il s’agissait en réalité du livre qu’il voulait écrire, qu’il voulait vendre, et qu’il voulait qu’on lise.

Alors je termine quand même par une note positive, l’un des seuls passages qui m’a permis de penser que je n’avais pas perdu mon temps. Pendant qu’il était allongé dans la salle au Bataclan, Erwan Lahrer sentait quelqu’un qui s’agrippait à son mollet. A plusieurs reprises il a essayé de bouger (sans réussir), et à chaque fois l’étreinte de la main sur sa jambe se faisait plus pressante.

Des semaines plus tard, lors d’une séance de kiné, le massage sur son mollet le fait frissonner, pleurer, il ne comprend pas la réaction si forte de son corps. Quand cela lui arrive lors d’un autre massage un mois plus tard, et après en avoir parlé à un ostéopathe, il fait le lien avec la nuit du 13, la sensation qu’il éprouve au massage est celle de cette main encore vivante qui se raccroche à son mollet comme à un dernier espoir.

Ce passage-là sur le corps, et sur les miracles que fait ensuite son médecin grâce à cette compréhension et à un travail sur les muscles et l’esprit, est vraiment réussi. Finalement, c’est peut-être ce que veut dire ce livre. Quand la tragédie frappe, les mots ne sont pas de ce monde. Vouloir raconter, c’est écraser du connu, du convenu, sur un sentiment irréel. Le fait même d’écrire après coup n’est-il pas trompeur ? se souvient-on vraiment d’une impression de mort, une fois qu’on a survécu ?

Les mots se galvaudent, encore plus quand il s’agit d’un écrivain qui veut en faire un bouquin, alors que le corps, lui, silencieusement, travaille, et souffre. C’est cet indicible que l’on cherche à entendre, cette part profonde d’humanité inscrite au fond de la chair, ce que parfois certains artistes peuvent toucher du doigt, mais qui souvent, hélas, demeure un mystère.

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